Je rentrais d’une fête mes parents dormaient. Des copains que j’avais pas vus depuis longtemps, les vieux de la vieille et d’autres aussi, que je ne connaissais pas ; je ne connaissais pas le bar non plus, ils n’avaient pas poussé le volume de la musique à fond et on pouvait parler – tant mieux d’ailleurs parce que c’était de la daube, tu sais, ces chansons pseudo latino qui ont pollué l’antenne tout l’été, les Ai Se Eu Te Pego et Danza Kuduro et tous ces tubes de merde, d’ailleurs on a pas fait long feu au bout d’une heure on s’est tirés chez mon pote Guillaume.

J’étais sexy, ce qu’il faut de vulgarité pas trop de maquillage, grosses boucles sur mes épaules nues et dents blanches qu’on exhibe – la règle qu’on ne loupe pas : des hommes admiratifs, des femmes jalouses.

Pendant la journée j’étais sortie courir. Une heure de côtes et deux trois pics à 16%, suffisamment hard pour se calmer les nerfs, mais sans excès : une soirée, faut la tenir.

J’ai décidé de me laver de ma tristesse, sport et soins il y a que ça, un bain à quarante degrés et du savon gommant, j’adore les savons à l’amande douce, épilation, hydratation, shampoing réparateur, masque, séchage attentif pour un volume parfait, une touche de noir sur les yeux, une goutte de parfum, ready for the show. J’ai ouvert la fenêtre à l’espagnolette pour laisser l’air froid chasser la buée du miroir, les taches floues qui reprennent peu à peu la forme d’une femme, j’ai vérifié que je savais toujours faire le « sourire éclatant – regard de chatte ». Je sais toujours.

Il est quatre heures du matin, je gare la voiture et je meurs de fatigue, j’ai dansé jusqu’à ne plus en pouvoir, pitié, me déshabiller, coton, démaquillant, lit ! Je monte les escaliers, gaffe, pas de bruit les parents dorment. Il y a un type qui m’a collée toute la soirée, un inconnu au bataillon, trop de muscles et des mains de femmes, on a dansé longtemps, collés, la chaleur la sueur des mains ébène qui parcouraient mon dos en descendant trop bas, il a essayé de m’embrasser, il sentait l’alcool, il a voulu qu’on se tire, j’ai dit non.

Je suis dans la salle de bain, dans le miroir une barbie me toise, elle a de beaux cheveux, c’est rare des cheveux aussi noirs et aussi épais, il y a des reflets presque bleus, quand j’étais petite mes barbies je leur rasais la tête et puis je regrettais et je pleurais et parfois seulement ma mère m’en achetait une autre. Je me regarde, je sens toujours le triste, est-ce que ce sont mes cheveux qui font de moi une femme ? J’ai baissé les yeux et le lavabo s’est couvert de mèches, des poils de chat noir sur la porcelaine, sur le sol, mes pieds qui se couvrent d’un pelage soyeux, j’avais envie de rigoler. Je n’ai même pas regardé la nouvelle barbie chauve. La tondeuse a cessé de vibrer dans mes doigts, je l’ai reposée et je suis allée dormir.

Le lendemain j’ai passé la journée à caresser mon crâne. Mon corps est lourd et courbatu, la plénitude des lendemains d’effort, j’ai la peau d’un bébé, c’est doux. J’ai ramassé les cheveux sans émotion, comme s’ils ne m’avaient jamais appartenu, les cendres de Jeanne et de Mamie répandues en touffes sur le carrelage, je les ai balancées par la fenêtre et elles se sont envolées par-delà les toits d’ardoise, il y aura des cheveux d’Asia sur le sable, dans l’océan des cendres de féminité..

***

Tu veux qu’on dîne ensemble vendredi ? Tu pourras te foutre de ma gueule et me raconter ta vie à ton tour, ça sera chouette. J’espère que tu vas bien et je t’embrasse.

Asia

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