et crois-moi j’avais vraiment l’intention de te souhaiter un Joyeux Noël. Une très belle lettre que j’ai pas pu finir, messe oblige, c’est comme ça chez moi, Noël ça commence à l’église et ça finit chez les grand-parents maternels, tu l’aurais aimée ma lettre, peut-être qu’elle t’aurait fait sourire mais je crois que tu aurais aimé les métaphores et les couleurs.

J’espère que tu n’es pas dans le délire de cette mode anti-Noël, aujourd’hui ça fait bien de faire blasé, qu’est-ce que ça peut m’énerver les gens qui râlent parce qu’on consomme, tu parles, pour une fois qu’en période de crise on fait tourner l’économie, et en plus pour donner du bonheur aux autres ! Mais c’est bien tu me diras, c’est une très bonne raison de se plaindre, très facile tu peux utiliser plein de mots tout faits et taper sur tout le monde à la fois : la superficialité de notre monde capitaliste et tous ces cons de consommateurs et de commerçants et de cathos qui nous emmerdent avec leur Jésus et la famille qu’on n’a pas envie de voir la ville crade la foule partout et la bûche trop grasse, ah ça on peut gueuler ! Et quand on a fini le couplet sur la frénésie consumériste on passe au Père Noël Coca Cola et la crise de larmes du gamin quand pour la première fois il surprend Papa et Maman plaçant discrètement les cadeaux sous le sapin, moi je crois toujours au Père Noël, je trouve que c’est magnifique d’offrir aux petits un peu de rêve, tu trouves pas que la vie nous rattrape assez vite, toi, tu trouves pas qu’il y a un âge où on a le droit d’être insouciant ? Une lettre pleine de sucre, j’avais vraiment envie d’être douce et de te faire lire autre chose que du deuil, j’étais toute contente hier matin. Mais c’était le matin.

Il a fait un temps affreux pour un Noël tu trouves pas ? Des cordes et des cordes de l’eau partout, pas très froid mais ce temps dégueu, la déprime, j’avais mis une belle robe noire et des talons, une éternité que j’avais pas mis de talons, on a beaucoup ri et beaucoup mangé et on a regardé la nuit descendre par la fenêtre de l’appartement des grand-parents, en ce moment je m’entends très bien avec mon frère et ma sœur, ce sont des jumeaux je ne sais pas si je te l’avais déjà dit, ma grand-mère était tout sourire, une cuisinière du tonnerre, ça sentait bon l’orange et on s’est offert des cadeaux ; mais dans l’après-midi un craquement léger, une fissure, un tremblement, un fracas phénoménal et un nuage de poussière. Un pilier du temple qui s’effondre. Elle s’appelait Jeanne.

Ce serait compliqué de t’expliquer les liens de parenté, une cousine éloignée, marraine de mon père et mère de mon parrain, mon pauvre Antoine tu vas finir par connaître tout mon arbre généalogique, mais ce n’était pas vraiment le sang qui nous liait, l’amour plutôt, une histoire commune et beaucoup de temps passé ensemble, un soutien inébranlable perché dans un chalet dans le trou du cul de la campagne, c’était une femme magnifique, 70 ans, saloperie de cancer ! Deux morts en deux semaines, mon père a dit Jeanne est partie et il a pleuré cette fois, il m’a serré dans ses bras et ma mère après moi.

Depuis quelques mois Jeanne s’était installée chez sa sœur, une chambre aménagée juste pour elle et son mari la veillait, tu les aurais vus, un tel amour après cinquante ans de mariage ça en ferait pâlir plus d’un, en tout cas moi déjà c’est sûr. J’étais allée la voir souvent, et puis je l’appelais, on prenait des nouvelles, je lui avais même montré les photos de l’anniversaire de Grand-père qui est son parrain, et elle avait essayé de reconnaître les oncles et tantes qu’elle n’avait pas vus depuis des années, on avait ri, enfin fait semblant, déjà à cette époque elle ne marchait plus pourtant elle s’était levée pour venir avec moi dans le grand salon, si maigre aussi, Papa lui avait dit pour Mamie. Elle était de ces êtres dont tu sais qu’ils te sauvent, ceux qui te déchiffrent, devant qui tu te tais pour essayer vainement de happer, un peu de leur sagesse.

Des années de souffrance. Pas une plainte.

Ce qui me fait mal c’est de penser à mon père, lui il va morfler c’est sûr ce mois-ci c’est double dose, Jeanne c’était son refuge quand ça chauffait chez lui, une marraine pas beaucoup plus âgée que lui, dix ans seulement elle est née pendant la guerre, une deuxième grande sœur, une rebelle aussi et quand il ne supportait plus sa famille il venait trouver secours chez elle, et puis chez eux quand elle s’est mariée, jusqu’à la fin elle lui a apporté la paix. Je me souviendrai des moments passés tous les trois dans cette chambre, tous ces livres à côté de Jeanne, des plateaux jamais finis, toujours la classe même au bout du cancer, une élégance très espagnole, brune, nez busqué, œil noir, jamais la pensée unique, le mot juste toujours, la profondeur de l’esprit, la justesse du cœur.

Chez la sœur de Jeanne toute sa famille était réunie pour réveillonner, ils étaient tous venus dans la grande maison mais elle n’était déjà plus là parce qu’elle avait dû retourner à la clinique. Elle a attendu ses deux garçons, et quand Yann est arrivé elle est restée un moment avec lui et elle s’est envolée, Yann c’est son fils aîné, et c’est mon parrain, elle est partie tout contre lui. J’ai voulu y aller et les serrer dans mes bras, voir ses fils, Yann surtout, leur dire mon amour et ma peine, on est partis avec Papa, c’est moi qui conduisais et lui qui restait stoïque, pas un mot, pas une larme, j’avais envie de lui mettre une baffe mais j’ai juste roulé en écoutant le bruit des essuie-glace.

Au diable Noël, et vous fêtes, foie gras, saumon, sapin, familles, talons, gâteaux, cadeaux, champagne, santons, Marie, Jésus, la dinde, le bœuf et l’âne gris.

Quand on est arrivés on a dû se taire, le Père Noël en personne arrivait pour donner son cadeau à la petite Anna, c’était son Papa déguisé mais faut pas le dire elle était émerveillée, imagine, le Père Noël en chair et en os, fallait voir ses petits yeux de petite princesse de deux ans. Les grands réunis autour d’elle, les gens qui rient, sapin et lumières tamisées, et de l’autre côté de la pièce les très proches leurs yeux des montgolfières. Yann qui arrive et me serre dans ses bras, il a maigri, toujours ce visage d’oiseau, quarante ans et pas une ride, il est chaud, sa joue contre la mienne sa joue rugueuse et mouillée mon parrain mon frère, et le mari Marius est effondré, j’ai les mots coincés au milieu du cou j’ai juste envie de pleurer dans un panda gros et doux et chaud, alors voilà Antoine, je suis encore d’enterrement demain. Une autre dame partie toucher le soleil, Jeanne merci d’avoir été.

C’est un drôle d’hiver, tu sais. C’est gentil d’essayer de m’appeler mais je n’ai pas envie de parler. Écris-moi plutôt. Je supporte pas l’immédiateté du téléphone, ni de devoir raconter en dix minutes ce qui me prend des heures à formuler, je supporte plus rien, même Alex je lui ai pas parlé depuis des plombes, remarque vaut mieux pour lui je suis exécrable. Écris-moi. Tu me raconteras ton Noël en Bourgogne.

Je t’embrasse.

Asia

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Une pensée sur « Antoine, le 25 je t’ai écrit »

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