Adrien,

Quelques mots avant de prendre la route. Avant de mettre les voiles. Je n’ai répondu à aucun de tes mails, et je ne regrette rien. Celui-ci sera le dernier. Car je supprime.  Tout. Mais je garde la voiture. C’est elle qui me connaît le mieux, et le chien avec qui je vis désormais, le chat ayant décidé de reprendre sa route.…

L’un des deux a crié Allah Akhbar, 10 rue Nicolas Appert. Saïf et Chérif Kouachi, je ne les connais pas. Ce sont les deux types les plus recherchés de France, les plus haïs aussi. Déjà on entend réclamer leurs têtes vidées. Je crois qu’elles ont été pleines un jour leurs têtes. De sensibilité, d’humour, d’amour. Ils ont eu un jour des yeux d’enfants, des peurs cachées.…

Adrien,

1 – Le chat est mort. 2 – Il a plu ce matin. 3 – Je me suis fait manger le cerveau par la saison 2 d’House of cards ce week-end. 4 – Un avion a été abattu dans le ciel d’Ukraine. 5 – La mère d’un soldat Israélien tué à Gaza a crié « Mais pourquoi ? ». Quelques minutes plus tard non loin de là une autre mère, Palestinienne cette fois, a hurlé la même chose en pleurant sur son fils.…

Drôle fin de mois, Adrien.

Comment se fait-il que l’Autre en silence et par effraction nous blesse par son cambriolage ? Comment est-il possible qu’il nous atteigne par son vote ou son absence de vote ? Tu rentres dans ton appartement, assiégé. Nous marchons dans les rues, désœuvrés. Tu ne reconnais plus ton chez toi, tu passes par toutes les pièces, tu cherches, ce qu’ils ont pris, ce qu’ils ont laissé, ce qu’ils ont saccagé.…

Antoine,

Tic tac tic tac. Ce bruit inhabituel m’a fait me relever. Dans la nuit tout s’entend plus fort. Ce décompte discret m’angoissait. J’ai fouillé un peu partout. Tic tac tic tac. Soulevé les tapis de la voiture, cherché sous les sièges. La voiture sens dessus dessous. Le chat aussi. J’ai palpé le chat, je lui ai ouvert sa gueule voir s’il n’avait pas avalé un pendule, j’ai posé mon oreille droite sur lui pour m’assurer qu’il n’était pas le colis suspect.…

Antoine,

Hier soir j’ai quitté la place, j’ai mis les poubelles alentours sur mon emplacement pour la retrouver à mon retour. Puis j’ai roulé jusqu’à l’autoroute. Et sur l’autoroute j’ai roulé, roulé encore. Les lumières des phares sur l’autoroute la nuit. Je le fais une ou deux fois par an, quand je sens que j’ai besoin de renouveler l’air à l’intérieur.…

Alors comme ça nous sommes des bâtards, Adrien. Balancé comme l’insulte suprême. Les bâtards de Bordeaux. L’avocat parle des juges comme il aurait parlé de celles et ceux qui se seraient trouvés en travers de son chemin. Un bâtard par définition ne vient de nulle part. Ni de Bordeaux, ni de Malaisie. Bien-sûr, en principe, je sais d’où je viens. L’état civil, le livret de famille.…

Antoine,

Avec Adrien il y aura toujours un rival. Sa femme, ses enfants, ses errements. Il ne sera jamais qu’à toi, il ne sera jamais à personne. Bien sûr, dans ton esprit, ce sera toujours Ton Adrien ; de même que dans le mien, ce sera toujours mon ami. Pourtant Adrien nous échappe toujours. Peut-être même parfois croit-il qu’il peut échapper à lui-même.…

Antoine,

Te sauver ce serait qu’enfin je me mouille. C’est pour ça qu’il me poursuit ce rêve, car je ne saute pas pour te repêcher. C’est ce qu’il faudrait que je fasse pour me débarrasser de cette désagréable sensation de ne pas être à la hauteur. Reprendre le rêve là où il s’est fini la dernière fois et enfin te sortir de l’eau.…

Antoine,

Je ne t’ai pas sauvé l’autre nuit. C’est pour ça que je t’écris. J’étais allongé, j’écoutais la pluie faire des claquettes. J’avais du mal à trouver le sommeil, je dors mal en ce moment. Ces gouttes sont des alliées, leur chant humide et sourd me mène imperceptiblement du côté des songes. Je t’ai vu Antoine. Tout le monde ici se méfie de la Garonne sur le point de déborder.…

Adrien,

Il ne faut pas te laisser envahir par cette histoire de bague. On dirait Gollum accroché à son précieux et le hobbit à ses trousses. Détends-toi, les elfes ne pourront rien contre toi. Comme tu me le dis toi-même, c’est une histoire ancienne. Elle revient mais tu n’es pas obligé de l’accueillir. Il y a, dans la vie, suffisamment de figures imposées pour ne pas s’en rajouter.…

… et ils se sont embrassés pour la dernière fois, et ils se sont serrés le plus tendrement du monde. D’une tendresse qu’eux seuls savent ce qu’elle porte vraiment après tant d’années. Quelques jours auparavant l’un des deux avait appelé pour réserver la chambre. Cet acte accompli, une forme de soulagement pointait déjà. Ils s’étaient rangés du côté des actes. La chambre réservée, le courrier au procureur, la lettre d’adieu, le taxi, l’hôtel, le hall d’accueil,  la clé de la suite, les sacs plastiques.…

Je ne t’avais jamais lue ainsi, Thérèse. Même si je sais que je ne t’aime plus, j’aime l’idée que tu me surprennes encore. L’idée de la surprise débarrassée du sentiment amoureux. C’est autre chose. Je l’ai déjà connue par le passé, cette idée là. Elle me revient. Je veux te dire d’où je viens Thérèse. Je viens d’une vie tiède. D’une vie où tous les matins il y avait une main attentionnée qui se posait sur mon front, accompagnée d’un baiser me souhaitant la « bonne journée ».…

Le bousculement, mon pauvre Adrien, voilà ce qui m’arrive. La répulsion et l’attraction. Le gifler et dans la foulée essuyer ses larmes et le serrer fort dans mes bras. L’insulter, le mal-traiter et prendre soin de lui. Il te fait cet effet, aussi, Antoine ? J’ai voulu jouer et à mon propre jeu j’ai perdu. Je ne sais quoi répondre à son dernier message.…

Thérèse,

Tu as raison, ma proposition de te faire lire mes écrits est une mauvaise idée. Tu verrais sans doute trop à quel point j’ai transpiré entre les lettres, entre les mots. Précisément tu me verrais nu comme jamais. Nu de l’intérieur. Tu aurais vu à quel point les points-virgules sont rares mais bien à leur place. Ils sont précieux et pourtant menacés.…

Adrien,

Ce que j’ai pensé d’Antoine ? Son attitude lors de notre deuxième rencontre a été plutôt agaçante. Il pensait me voir seul mais, comme tu le sais, Thérèse était présente. Tu aurais vu son visage se décomposer en la voyant. Très vite il a tenté de faire bonne figure mais nous ne nous y sommes pas trompés : son sourire forcé cachait mal sa déception et une forme de jalousie agacée.…

Antoine,

Je te le confirme : la guerre à trois n’aura pas lieu mais n’a rien à voir avec le fantasme. Je ne dis pas qu’un garçon ne m’attirera jamais, je sais simplement qu’à ce jour ce n’est pas arrivé et que ce ne sera pas toi l’origine du trouble. Tu théorises sur les rapports sexuels masculins. Tu théorises souvent d’ailleurs.…

Antoine,

Coucher avec toi. Oui, te dominer même. Tu en as grand besoin. Tu réclames cela malgré toi, je ne sais pas si tu en as conscience. Rabaisser ton caquet de petite teigne jamais satisfaite. Toujours à te vexer quand rien ne se passe comme tu as prévu. Toujours à tirer une tronche de dix mètres de long quand la moindre contrariété affleure.…

Bonjour Antoine,

Adrien m’a passé ton mail. Je tiens tout d’abord à te présenter mes excuses pour mon attitude distante de l’autre jour. Je suis dans ma bulle, parfois. Et puis ce livre offert, tu l’auras compris, m’a touché, et puis ça m’a happé, et puis je t’ai oublié. Il faut me sortir de mon autarcie quand c’est comme ça, ne surtout pas hésiter.…

Adrien,

Je t’avais dit : « se cachent derrière les sonnettes bien des choses… ». Ravi de constater que ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Tu l’as donc trouvé ce beau livre. Combien d’ADN mêlés sur ces boutons d’appui ? Combien de postillons invisibles crachés sur ces répondeurs d’interphones ? C’est bien cela qui est fascinant avec toutes ces sonnettes en bas des résidences et des appartements : la possibilité d’accès à la vue de tous et donnée aux seules personnes de notre choix.…

Thérèse,

Où allons-nous ? En relisant tes derniers mails la question est apparue criante. Et il va bien falloir y répondre. A Paris ? A Bordeaux ? Dans le mur ? Ce sont des lieux possibles. Dans un premier temps je te propose Bordeaux, tu tiens à y venir, la ville est belle et la voir dans tes yeux me ravira.…

Adrien,

J’ai regardé les températures en Norvège, je t’envie. Pas plus de 25. Le pied. Je me souviens y être allé étant jeune. Il avait neigé le 14 juillet, j’avais mangé un sandwich au pâté de renne le long de la route des trolls. Tu me diras si tu as fait ça aussi. Je pense à un Norvégien lisant cela, il dirait « clichés touristiques » et il aurait raison.…

Thérèse,

Tu te mets dans un drôle d’état. Proche de l’Ohio, comme le chantait Adjani. Un orgasme républicain place de la République, peut-être même avec un certain Adrien. Tout un programme. Ce devait être bien. Mais je crois que ce que nous n’avons pas fait est bien mieux encore. Cet endroit en chantier m’aurait beaucoup plu. Je suis toujours très touché par ce qui est en train de prendre forme, de se construire, de danser entre boue et ciment mal séché.…

Adrien,

Les enfants sont toujours très créatifs. Ils ne se posent pas la question du beau, du pas beau, seul le geste compte. Le dessin gribouillé, le cendrier bancal en pâte à sel, les fleurs déjà fanées en papier crépon, la boîte à bijoux cabossée en étui de camembert. Ces cadeaux que tu as eus pour la fête des pères tu as raison de les recevoir avec joie.…

Thérèse,

Tu me vois venir.

Comment faire ? Comment te dire que tu me manques sans paraître étouffant ? Comment te dire que ton corps me manque ? Ton être. Une fois de plus ce sont les mots, alliés précieux, qui m’aident. Les mots, toujours eux, dont il faut se servir avec parcimonie et pertinence. Comme Harry Potter use de sa baguette.…

Adrien,

Moi, je trouve ça très bien ce qui t’arrive. Rien désormais ne sera plus comme avant. Tu aimes et tu ne t’en rends pas compte et c’est très beau. De différentes manières à différents degrés Sophie (même si tu ne la vois plus nue), Antoine (même s’il ne te parle plus), tes enfants (même s’ils n’ont rien vu), ta famille (même si c’est tendu).…

Adrien,

En principe, je ne me souviens pas de mes rêves. Je me réconforte avec cette phrase qu’on entend un peu partout : “tout le monde rêve, mais tout le monde ne se souvient pas.” Voilà l’histoire : je rêve mais je ne me souviens pas.

Cette fois, j’ai rêvé et je me suis souvenu.

Vous étiez là, attablés. Une petite table carrée, noire.…

Thérèse,

Ton cou. Toi devant moi, et ton cou. Précisément la pulsation de ta carotide contre les parois de ton cou. Ce mouvement invisible pour les yeux de ceux qui ne savent pas s’arrêter. Ce frémissement de peu, mécanique silencieuse du corps. J’aurais pu louper le spectacle, ce midi-là dans le métro : tes cheveux auraient pu jouer les trouble-fête, faire office de rideaux farceurs un jour de première au théâtre.…

Adrien,

Bien-sûr, le poids de la morale, le regard des autres, les critiques familiales, les qui savent mieux que toi, les qui savent mieux que tout le monde, les mots des uns, les avis des autres. Bien sûr, il y a tout ça, le bruit des gens autour.

Si chacun se penche, avec honnêteté et lucidité, sur sa propre existence, assez rapidement, nous nous rendons compte que nous avons tous au moins deux vies : les apparences et le monde intérieur.…

Thérèse,

La nuit m’a laissé silencieux. La nuit où mon sac de couchage est resté froid, où tes draps, m’avais-tu dit -les mots résonnent encore- se sont « emplis d’une chaleur nouvelle ». Bien des jours après, j’y pense encore à nos corps détendus après l’amour. Avant aussi j’y pense encore. Avant cette nuit, avant la nuit. Des jours puissants et faciles à vivre avec toi.…