Autre Adrien,

Je viens de vous écrire à Étienne. Je ne voulais pas, je ne voulais plus, ni lui ni vous, vous savez. Il faut de l’audace pour que vous m’écriviez comme il l’a fait. Je sais bien que vous n’en avez jamais manqué. Malgré moi il me vient les mots de ma grand-mère : « vous êtes bien tous les mêmes ». Elle aurait parlé des Adrien, en tout cas c’est ce dont je parle, moi. Adrien aussi avait de l’audace. Adrien aussi pouvait m’assiéger la pensée et m’envahir de larmes.

La plus drôle de toutes les idées c’était d’essayer de renouer contact avec lui. Tomber sur vous n’a rien arrangé, c’est tout.

M’assiéger lentement, oui, les mots que vous lui m’avez écrit, c’est ça qu’ils font. Dès que je les ai lus j’ai fermé toutes les portes, rempli les douves, levé le pont-levis et disposé les archers, j’ai voulu fuir au fond des oubliettes. Ces mots-là, brûlants et doux, vous saviez cela, ils étaient déjà collés à moi et toute sotte et haletante je les ai emmenés au cœur même de la forteresse où je m’étais barricadée à ne plus pouvoir en échapper. Alors pendant que les archers scrutaient inutilement l’horizon vos mots d’Étienne les ont poignardés dans le dos et c’est depuis l’intérieur même de la forteresse qu’ils ont fait s’écrouler les murs. Je vous ai écrit à Étienne, abandonnée, capitulée, et à l’Autre Adrien qui se cache derrière lui je peux bien vous dire qu’il me reste des griffes, à quoi ça rime ?

Est-ce que vous imaginez comme j’ai tremblé en répondant ? Les spasmes et les pleurs ont encore mélangé les lettres de mon clavier, et il m’a fallu des heures et des heures pour les rassembler, des nœuds au ventre pour nouer les mots, des crampes pour dresser les phrases, dresser les phrases quand tout s’écroule. Est-ce que vous pouvez sentir cela ? Est-ce que ça vous importe ?

D’ailleurs c’est vrai, griffes, ça ne rime pas à grand-chose. A part chiffe et sniffe. Ce qui n’a vraiment aucun sens. Pourquoi faites-vous cela, Autre Adrien ?

Thérèse

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