Cher, très cher Adrien,

J’étais revenue, et cela me fait drôle de repartir, vous savez – et bien sûr on peut toujours débattre si ce voyage jusqu’au village de mes ancêtres est un départ ou pas un départ, le retour du retour ou l’aboutissement du retour, le retournement de ce retour, ou un détour dans le retour et alors ce serait bête d’en faire toute une histoire, ou seulement, on pourrait craindre cela, un parcours du contour du retour, et puis l’on pourrait rappeler encore que j’avais déjà fait une escapade à Bordeaux (une escapade, est-ce que cela compte ?) et que je ne suis tout de même pas confinée à Paris, à quoi bon revenir pour être enfin libre s’il faut être assignée (assignés cela commence à bien faire) sur le lieu qui a vu prononcer le retour.…

Adrien,

Nous sommes arrivés au bout de notre voyage. Ici le ciel nocturne est saisissant, laiteux, pigmenté à la folie. Tu devrais voir ces constellations qui font des chevelures, des vaisseaux, des compas et des baudriers, des ciseaux et des voiles, et autant de bêtes fabuleuses que d’animaux familiers. Licornes, capricornes, baleines étranges, girafes préhistoriques, le bestiaire remue comme dans une nasse, et toutes ces créatures et ces outils tournent autour de nous et dessinent dans le ciel un enchevêtrement vertigineux. …

Adrien,

Quelques mots avant de prendre la route. Avant de mettre les voiles. Je n’ai répondu à aucun de tes mails, et je ne regrette rien. Celui-ci sera le dernier. Car je supprime.  Tout. Mais je garde la voiture. C’est elle qui me connaît le mieux, et le chien avec qui je vis désormais, le chat ayant décidé de reprendre sa route.…

Mon très cher Adrien,

Déçue que tu aies décidé de te rendre à ce colloque aux Pays-Bas au moment de mon pot de départ.

Merci quand-même pour ce magnifique bouquet de fleurs que tu as déposé sur mon bureau hier soir. Cela m’a rappelé mon premier jour. Tu n’étais pas là non plus, mais tu avais eu le même geste attentionné.…

Cher Adrien,

C’est un peu excessif de dire que je ne doute plus, est-ce que vous auriez oublié à qui vous parlez ? Ou bien c’est juste une provocation pour obtenir des détails croustillants ? Eh bien sachez que cela commence bien, cher Adrien, et que je n’en dirai pas davantage !

Quand j’ai rencontré Rosario, vous savez, il n’avait pas encore cette barbe épaisse, ce front carré et ces épaules larges, et bien sûr vous auriez pu dire (moi j’ignorais l’existence de ce mot) que c’était un « minet » car après tout lui aussi avait dix ans de moins qu’aujourd’hui, mais on sentait, j’avais senti, j’allais dire même moi mais peut-être justement moi, avec toujours ce décalage, j’avais senti qu’il y avait autre chose et que je n’avais pourtant pas compris.…

Tu me demandes des nouvelles. Que te dire que tu ne saches déjà ? Ou pas ?
D’abord la pluie, les pluies, geignardes ou intenses, aux gouttes fines ou aux cailloux glacés, pressées ou éthérées, noyant sans distinction les chaussées et les caves.

Puis soudain tellement chaud que, sur la route, l’asphalte a fondu. Devenu brillant comme du miroir épais. Les pneus et les semelles y collent dans un vacarme assourdissant.…

Cher Adrien,

Je ne me suis pas dégonflée. J’ai mis un terme à quinze ans de silence. J’ai appelé ma mère.

J’ai eu un doute au moment de l’appeler, vous savez, même quand j’étais partie je n’avais pas osé tout de suite rompre la communication (c’est idiot de le dire ainsi, la communication était rompue depuis belle lurette) et j’avais eu le temps d’apprendre la séparation de mes parents et plus tard encore, quand on ne se parlait presque plus jamais, la mort de mon père, mais peut-être que ces appels épars n’étaient qu’une manière de la regarder en chien de faïence – c’est bien le genre de chien fragile que j’étais et qui ne pouvait que se tapir dans l’ombre pour esquiver ses chiens à elle qui étaient tellement plus féroces, les limiers qu’elle payait pour me trouver et les autres, les fauves de l’imaginaire, la culpabilité la honte le doute, cette sorte de chiens là, est-ce que ce ne sont pas les pires ?…

Cher Adrien,

Vous me faites tellement rire, vous savez, quand vous sortez toute l’artillerie du papa poule, parfois je me demande si ce n’est pas le but caché et réel, pas me protéger mais me faire rire, à gorge déployée. Tout de même ! Évidemment qu’il n’est pas utile d’annuler Nathan, d’ailleurs est-ce qu’on annule une telle tempête que Nathan ?…

Cher Adrien,

J’ai revu Salima ce soir. Je l’avais appelée hier, après vous avoir quitté place de la République. J’ai pensé à elle. La dernière fois que j’avais eu de ses nouvelles c’était en novembre et c’est peut-être pour cela, après l’hommage à Orlando ou dans l’hommage, par ce que j’étais partout, j’étais là-bas, avec eux et j’avais le cœur gros, si gros qu’il pouvait tous les accueillir les danseurs et danseuses arc-en-ciel d’Orlando, et j’étais ici aussi, dans cette déchirure encore béante (et que mille haines tendent encore, cher Adrien, et comme cela est douloureux), dans cette émotion-là et alors j’ai retrouvé Salima.…

Salut Adrien,

J’ai fait comme on avait dit. Avec trois ans et demi de retard. Je suis finalement sorti de mon trou pour découvrir le monde. A vrai dire, je ne comptais pas prendre de tes nouvelles ni en donner avant longtemps, mais ces sonnettes bizarres ont attiré mon attention et je suis tombé sur ton nom comme si la ville aquatique essayait de me faire passer un message.…

Cher Adrien,

Je n’attends pas notre prochaine rencontre, même si c’est bientôt, pour vous faire cette confidence, est-ce que vous croyez que je dois dire cet aveu ? J’espère que vous ne m’en voudrez pas, je ne crois pas que vous m’en vouliez, que vous m’en voudrez, bien sûr vous ne m’en voulez pas maintenant, vous ne pouvez pas m’en vouloir déjà, il faudrait d’abord que je vous ai dit de quoi il s’agit mais il est possible, et pourtant improbable, est-ce qu’au bout de plus de trois ans tout de même je n’aurais pas fini par connaître un peu vos réactions et est-ce qu’elles n’ont pas toujours été bienveillantes à mon égard (et c’est peut-être cela aussi, finalement, le fait de ne jamais avoir touché les limites de votre bienveillance, le fait de ne pas savoir où elles sont, de ne pas savoir ce dont vous pourriez, un jour, éventuellement – et de votre côté je sais que vous n’imaginez pas que ces limites me soient atteignables, que je peux occuper tout l’espace de moi-même et que jamais cela ne sera trop, que mes idées ne seront jamais assez déplacées, ce qu’à une autre époque d’autres appelaient de drôles… mais est-ce que je n’ai pas répété tout cela cent fois, cher Adrien est-ce qu’il ne serait pas temps de l’oublier, de les laisser tomber, ces gens, qu’est-ce qu’ils savaient, de la Thérèse d’alors et plus encore de la Thérèse d’aujourd’hui ?) et tout cela sans doute n’est qu’un prétexte, ce n’est pas votre approbation dont j’ai besoin c’est la mienne et c’est auprès de vous que je viens la chercher et cela, au fond, est-ce qu’il n’est pas temps aussi de le mettre de côté, apprendre à vivre sans votre secours (pas sans vous, cher Adrien, ne vous méprenez pas) et en cela l’arrivée de Nathan tombe bien, et que pour lui, pour vous, mais en réalité pour moi je libère votre hébergement, on pourrait croire fait exprès, est-ce que vous avez organisé cela ?…

Cher Adrien,

J’ai bien compris que Rosario vous avait tapé dans l’œil, vous savez, ce n’est pas la peine de finasser ! Et n’essayez pas de nier, j’ai vu la manière dont votre regard se posait sur lui. Vous m’avez beaucoup amusée ! Ceci étant lui aussi était « très heureux de faire votre rencontre » d’ailleurs est-ce qu’il vous aurait raconté autant de lui, sinon ?…

Salut Antoine,

Je ne pouvais pas trop te raconter, à la boutique, ce qui m’est arrivé le week-end dernier alors j’espère que tu ne prendras pas trop mal que je passe par un mail pour le faire.
Samedi soir, comme c’était les vacances, j’avais une soirée chez un pote. J’y suis allé avec Victor, qui avait enfin réussi à sortir quelque part sans Laurie, et j’ai eu la surprise d’y retrouver Clémentine.…

Salut Baptiste,

C’est drôle, on en parlait l’autre jour et justement, mon ex d’un coup refait surface, il demande à me revoir et quand je lui dis que c’est impossible il se met dans une colère noire, il déverse un flot de rage infini et termine en s’aplatissant, il se trouve pathétique mais voilà, ça fait des mois qu’il essaie de recoller les morceaux avec sa femme et de faire semblant, il s’obstine à jouer le jeu, à se préoccuper des enfants, il essaie de rentrer tôt du boulot et de s’investir dans la vie de famille, mais finalement je le hante et il a besoin de moi, besoin de me voir, il est prêt à envisager de prendre des décisions que jamais, jamais il n’avait envisagées avant.…

Salut Antoine,

tu trouveras en pièce jointe le commentaire composé sur le poème d’Eluard que j’ai fait au propre. J’espère que ça correspond bien à tout ce qu’on a dit pendant le cours et que je n’aurais pas à revenir dessus, parce que j’avoue que ces histoires d’anaphores, d’allitérations et d’assonances, ça m’a bien gavé !

Je profite aussi de ce mail pour te dire que demain soir, je ne serai finalement pas dispo, donc inutile de venir me chercher après les cours.…

Ma chère Asia,

La mort de David Bowie m’a cueilli un lundi matin alors que je revenais de Los Angeles, après une nuit de black-out Internet, avion oblige, quand, en attendant mon bagage je rallumais fébrilement mon téléphone pour vérifier les nouvelles — soulagé de ne voir aucune mauvaise nouvelle, entendre attentats, actes terroristes et tout ce contre quoi nous tendons le dos ces temps-ci — comme sortie de nulle part l’annonce de la mort de David Bowie est tombée, irréelle en ces temps d’attentats à répétition, aussi triste qu’elle soit, une mort naturelle en somme.

Cher Adrien,

Alors ça y est, vous allez rencontrer Rosario ! Vous en parlez comme un enfant qui attendrait une friandise. Vous n’allez tout de même pas lui poser ces questions indiscrètes auxquelles je résiste vaillamment depuis des mois ? D’ailleurs parlez-vous espagnol, cher Adrien ?

Oui, bien sûr, (je veux dire : OUI !) nous serons place de la République ce samedi 30 janvier 14h30 et même s’il pleut est-ce que vous aviez vraiment douté de cela ?…

Salut Baptiste,

Est-ce que tu vas bien ? Pour ma part je tourne dans mon lit à n’en plus finir, difficile de dormir depuis quelques nuits. Je me retrouve comme un con à ressasser, à m’énerver tout seul, parfois j’en veux à Romain d’être allongé à côté de moi et de ronfler tranquillement, je me faufile hors de la couette pour m’échapper dans la cuisine, fumer et me vider la tête.…

Tonton,

il y a un truc que je ne comprends pas, et il va falloir que tu m’expliques. Est-ce que je peux savoir ce qui t’a pris d’aller raconter à maman que je n’avais pas passé le réveillon du Nouvel An avec Victor et mes potes de lycée ? T’as pas lu le PS de mon dernier mail ? Sérieux !…

Salut tonton,

1er novembre, tu dis ? Je ne croyais pas que ça faisait si longtemps ! Pourquoi tu ne m’en as pas parlé quand on s’est vus pendant les vacances ? Je ne suis pas resté très longtemps après le repas, mais tu aurais dû m’en toucher deux mots ! Donc non, il n’y a pas de problème et je suis à peu près sûr que rien ne m’a dérangé dans le contenu de ton dernier mail.…

Salut Antoine,

je te rassure tout de suite, tu n’as rien dit ou fait de mal et si tu m’as trouvé un peu froid samedi, je m’en excuse. Ce n’était pas du tout contre toi, ni contre personne du magasin. J’avais la tête ailleurs, c’est tout.

Je suis désolé que ça t’ait inquiété et que tu aies cru que j’avais une dent contre toi,  alors que pas du tout.…

Salut Baptiste,

Est-ce que ça va ? Je t’ai senti un peu froid au magasin et le fait que tu annules la leçon au dernier moment m’inquiète. Je me suis demandé si j’avais dit ou fait quelque chose de mal ou de déplacé, ou même si ce n’était pas l’incident du jour de l’An que tu n’aurais pas digéré, bref si tu peux m’éclairer et me rassurer ça me ferait du bien.…

Salut Antoine,

ça commence seulement à aller un peu mieux, je te remercie, mais il y a quand même quelques détails de la soirée qui ne me sont pas encore complètement revenus !

La preuve, je ne sais même pas qui remercier de m’avoir ramené à la maison. J’étais vraiment pas très clair puisque ce midi, je me suis réveillé encore habillé et il m’a fallu quelques minutes pour me rappeler les bobards que j’avais pu raconter à mes parents pour pouvoir passer la soirée avec vous.…

Salut Baptiste,

Est-ce que ça va mieux ? C’était vraiment une belle soirée, le meilleur jour de l’An sans doute que j’ai passé depuis des années, ça m’a fait plaisir que tu le partages avec nous bien qu’on ne se connaisse pas vraiment, je voulais aussi m’excuser encore une fois pour le petit incident d’après minuit. Pour ma défense, j’étais complètement torché.…

Salut Antoine,

d’après toi, entre  une soirée avec mon frangin (toujours aussi peu bavard), mes parents et deux couples d’amis à eux dont l’un a une fille de 13 ans qui fait encore plus pétasse que certaines filles de ma classe (c’est pour dire) et une soirée avec toi, tes coloc’, Kévin et Ingrid, que crois-tu que je vais choisir ?…

Salut Baptiste,

Peut-être que Shanou te l’a dit, j’ai changé mes heures avec les siennes pour le réveillon. Depuis Noël les prises de bec se sont dangereusement multipliées à la maison et me poussent à rentrer plus tôt que prévu à Paris, du coup il est possible que je fête le jour de l’An à la coloc avec toute la tribu.…

Adrien,

Je t’écris depuis Nuits-Saint-Georges. Nous avons fait le trajet ce soir avec mon frère et sa petite famille, Martin et Marine en pleine crise à l’avant et moi reclus à l’arrière avec le bébé. Quand elle ne dormait pas, la petite me regardait dans les yeux et je ne quittais pas non plus son regard, je voulais sonder son cerveau minuscule et comprendre comment les ébauches de pensée s’organisent à l’intérieur, mélange de rêves et de perceptions agrandies, je trouve ça épatant qu’on ait dû nous aussi voir le monde un jour comme un gloubiboulga de couleurs, de visages et de plafonds.…

Salut Antoine,

pas de problème pour l’annulation du cours de la semaine prochaine, d’autant qu’entre le boulot au magasin et les repas de famille, je n’aurais certainement pas eu la tête à me plonger dans la méthodo de la dissertation ou du commentaire composé.

Moi aussi, j’ai beaucoup aimé discuter avec toi et je te remercie de m’avoir écouté.
Vu l’ambiance rock’n’roll qui règne à la maison depuis que mon frère a choisi de laisser tomber ses jeux vidéos (ce qui inquiète les parents alors qu’il y a encore deux mois, ils lui gueulaient dessus pour qu’il rompe la grande histoire d’amour entre son écran et lui !…

Salut Baptiste,

Pas de leçon la dernière semaine de décembre, j’ai pris quelques jours de congés pour descendre à Dijon voir ma famille. Non pas que cette perspective m’enchante mais ma mère a insisté pour que vienne compléter le tableau – et, pour être franc, les flocons d’avoine et les cocktails de légumes lacto-fermentés me tapent sur le système. Bref, j’ai accepté de me coltiner les cadeaux, la maison sans chauffage et la 3G approximative,  au moins je serai content de retrouver Paris en janvier.…

Très cher Adrien,

Voilà deux semaines que Paul n’a pas touché à ses jeux vidéo. Voilà des mois que je n’attendais que ça. Et aujourd’hui, cela me manque. De ne plus entendre les mélodies électroniques et répétitives de ses jeux favoris, de ne plus l’entendre pester et recommencer ses parties inlassablement, ou crier victoire lorsqu’à force il réussit à gagner. Il ne regarde plus la télévision, son téléphone portable est éteint (il dit que sa batterie est déchargée et qu’il ne retrouve plus son chargeur, mais je n’en crois pas un mot).…