Adrien,

Nous sommes arrivés au bout de notre voyage. Ici le ciel nocturne est saisissant, laiteux, pigmenté à la folie. Tu devrais voir ces constellations qui font des chevelures, des vaisseaux, des compas et des baudriers, des ciseaux et des voiles, et autant de bêtes fabuleuses que d’animaux familiers. Licornes, capricornes, baleines étranges, girafes préhistoriques, le bestiaire remue comme dans une nasse, et toutes ces créatures et ces outils tournent autour de nous et dessinent dans le ciel un enchevêtrement vertigineux. …

Salut Adrien,

J’ai fait comme on avait dit. Avec trois ans et demi de retard. Je suis finalement sorti de mon trou pour découvrir le monde. A vrai dire, je ne comptais pas prendre de tes nouvelles ni en donner avant longtemps, mais ces sonnettes bizarres ont attiré mon attention et je suis tombé sur ton nom comme si la ville aquatique essayait de me faire passer un message.…

Adrien,

Je t’écris depuis Nuits-Saint-Georges. Nous avons fait le trajet ce soir avec mon frère et sa petite famille, Martin et Marine en pleine crise à l’avant et moi reclus à l’arrière avec le bébé. Quand elle ne dormait pas, la petite me regardait dans les yeux et je ne quittais pas non plus son regard, je voulais sonder son cerveau minuscule et comprendre comment les ébauches de pensée s’organisent à l’intérieur, mélange de rêves et de perceptions agrandies, je trouve ça épatant qu’on ait dû nous aussi voir le monde un jour comme un gloubiboulga de couleurs, de visages et de plafonds.…

Adrien,

Nous sommes retournés place de la République. Redresser les bougies tombées, rassembler les fleurs éparpillées, plastifier les messages du mémorial. La flamme des briquets nous a brûlé les doigts parce que le vent s’obstine à éteindre les bougies, ces mêmes doigts dans lesquels la fiction s’étrangle par pudeur. Depuis le 13 novembre, impossible de puiser dans la réalité pour écrire comme tu me l’as conseillé, et pourtant tu as raison il faudrait écrire à défaut de pouvoir hurler.…

Toujours les mêmes insomnies. Les rêves étranges ont repris comme à l’époque où on couchait ensemble et où je me relevais en sursaut chaque nuit. Quelques fois ce sont des réminiscences, des trains manqués, des gares, des passages souterrains, la peur latente de ne pas être à l’heure, de rater une correspondance, de devoir sauter du wagon. D’autres fois c’est la rivière en crue, les berges noires et mes doigts qui s’accrochent, je dois lutter pour ne pas être emporté par le courant.…

Salut Adrien,

C’est une soirée d’automne comme on en a connu des milliers. Le ciel blanc l’air froid dehors et dedans la chaleur des nuits qui tombent vite. Asia joue du sax. La tribu léthargique boit du thé en ronde autour de l’instrument, les amis de Clamart ont amené de l’herbe et une odeur de joint flotte dans le salon. Je pense à toi dans les bras lâches de Romain.…

Tout va bien, la petite est née dans la nuit. Nous sommes le 17 octobre 2015 et mon débilos de frère est devenu papa. Il a créé un être de toute pièce, une petite chose vivante qui n’existait pas et qui maintenant existe et respire comme toi et moi. Pour l’instant, le bébé ne fait que dormir et pleurer, mais un jour ce sera une personne intelligente et nous aurons ensemble des conversations, je ne peux pas m’empêcher de me projeter dans 10, 20 ans, je reste penché sur le berceau à longueur de temps et me laisse porter par ce vertige.…

Salut Adrien,

Je t’écris depuis la maternité de Sens. Le travail a commencé dans l’après-midi, mon frère m’a appelé au magasin et je suis sorti précipitamment. Il a fallu que je passe rue de la Corderie prendre quelques affaires, forcément j’ai croisé Thérèse qui descendait de la garçonnière comme un gros marshmallow ahuri, pas eu le temps de lui dire quoi que ce soit.…

Salut Adrien,

Le dos, ça va mieux. Je pense reprendre le boulot demain ou lundi.

Dommage que tu ne sois pas venu, à vrai dire j’aurais préféré te parler de certaines choses à voix haute. Comme tu le sais je planche sur un petit roman, quelque chose de concis mais qui s’épaissit malgré moi à mesure que je le remplis de souvenirs, de détails, de rêves.…

Salut Adrien,

Comme je n’ai rien de mieux à faire et que le temps passe au ralenti, je t’écris.

Oui, mon dos me fait beaucoup souffrir. Impossible de remuer d’un pouce. Impossible de me branler. Quand j’essaie de changer de côté – tu sais bien que je ne supporte pas de dormir sur le dos les bras le long du corps et raide comme un piquet -, même quand j’essaie de me caler dans ma position préférée, la douleur me coince et m’oblige à me replacer correctement.…

Salut Adrien,

Me suis cassé le dos à cause d’un mauvais porté de cartons, du coup je me retrouve immobilisé et je t’écris depuis mon lit. Tu devrais me voir, allongé comme un petit pharaon dans sa chambre funéraire, jambes raides, pieds nus calés contre la bouillotte en laine que tu m’avais achetée, à respirer les vapeurs d’huiles essentielles installées par mes colocs (d’où le côté « chambre funéraire »).…

Adrien, tu es fatigant.

Je ne veux pas être serveur ou coursier ou portier de nuit. Je ne veux pas travailler après la tombée du jour ni passer ma vie à courir dans le métro. Combien de fois faudra-t-il que je le répète ? Je ne suis plus un pion sur ton échiquier. Je suis libre de mes mouvements. Libre de voir qui je veux quand je veux même des garçons que tu connais déjà.…

Non merci, je ne suis pas intéressé. Le job à Naturalia n’est certes pas la panacée mais je m’y sens bien et je n’ai pas l’intention d’en partir. Cela dit, c’est très aimable de ta part de t’inquiéter à ce point de mon sort, à croire que c’est la seule manière que tu as trouvée pour garder contact.

J’ai besoin de tranquillité tu vois, d’un refuge, d’un endroit où personne ne viendra me faire chier.…

Oui je m’enflamme encore. Surtout quand je suis bourré. Non je n’ai toujours pas digéré non je n’ai pas envie de faire comme si de rien n’était.

Adrien ce n’est pas contre toi tu sais bien. Entre nous ça ne pouvait pas marcher. Parce que tu as une femme et des enfants, oui on y revient encore c’est comme ça. Je ne pouvais pas me contenter d’être ton amant, je ne pouvais pas aller à contre-courant et ravaler mon amour chaque jour de plus en plus fort et de plus en plus grand.…

Adrien,

J’ai passé la soirée à faire rouler de la lumière entre mes cils. A malaxer les rayons polymorphes. La lumière fait des taches élastiques et en plissant les yeux j’arrive à déformer le contour des lampes pour fabriquer des sortes de métastases.

Ma peau est mangée par les moustiques, quadrillée de piqûres et de poinçons. A côté de moi il y a une petite mare artificielle avec des nénuphars et des fleurs repliées, et des poissons chinois qui se baladent entre les tiges au lieu de gober les larves tournicotantes. …

Dis Adrien, c’est comment le Pink Paradise ?

Sur les photos d’Asia on ne voit pas grand chose. Des successions de rideaux rouges. Asia photoshopée lèvres rouges cheveux rouges ou noirs. Des yeux de biche et les seins écrasés sous son bras. Asia quasi vénusienne tu vois ce que je veux dire, terrifiante de beauté. Quand on regarde ses photos on a du mal à croire qu’elle existe, qu’on la connait bien, qu’elle dort dans la chambre d’à côté et que parfois elle ronfle, parfois son visage devient violet et gonflé à cause de la fureur, parfois elle rigole aussi bêtement comme une petite fille et parfois sa figure se déforme quand elle souffle dans son saxophone.…

Salut Adrien,

Asia est revenue en pleine nuit samedi dernier, il devait être 3 ou 4h du matin. J’étais dans la cuisine à refaire le monde avec Tom quand elle a débarqué avec Lola, les yeux rouges et la voix asséchée. J’ai senti que quelque chose s’était cassé à l’intérieur, je me suis dit – Tom était d’accord avec moi – que ça n’était pas anodin que quelque chose se rompe à l’intérieur d’Asia.…

Salut Adrien,

Petite pause à Naturalia, je suis tout seul dans la réserve ce midi alors j’en profite pour t’écrire un peu.

Te revoir vendredi soir m’a fait plaisir. Vraiment. Je dis ça tout simplement, sans arrières pensées. Ne va pas t’imaginer encore des choses ou prendre peur ou je ne sais quoi, je dis juste que ça m’a fait plaisir.…

Pas du tout, ça n’a rien à voir. Et puis c’est la première fois depuis quoi, 7 ou 8 ans – on va dire depuis mon arrivée à Paris et l’emménagement avec Nino – que je me retrouve seul. Vraiment seul j’entends, avec toi c’était compliqué mais tu occupais souvent mon esprit, et tout de suite après il y a eu Eliah.…

C’est vrai que je suis un peu surpris.

Bien sûr je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais enfin je la connais bien puisque je vis avec elle et ça m’étonne qu’elle ne t’ait pas envoyé bouler. Et puis je te connais aussi, je sais que tu es un type bien et que tu ne cherches pas seulement à t’immiscer dans la vie des gens, je sais ou du moins je devine que tu veux vraiment arranger les choses, mais c’est vrai que tu peux être quelques fois agaçant, et comme Asia est un peu explosive je t’invite plus que jamais à la prendre avec des pincettes.…

C’est terminé. Avec Eliah. Nous avons rompu mercredi après-midi dans un bar.

Il a vidé son verre de vin d’une traite et il a pleuré une larme, juste une larme sur la joue et puis c’était fini, il l’a essuyée et il a souri, c’était déjà fini.

Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. Evidemment ça n’a rien à voir avec toi ni avec les Snap, au fond ça n’a rien à voir non plus avec Eliah.…

D’accord, je ne savais pas qu’on pouvait ajouter des contacts comme ça.

Evidemment, quand j’ai vu le pseudo « Gabriel » j’ai tout de suite compris que c’était toi et j’ai été ravi de recevoir cette photo de ta queue, j’ai bandé comme un fou en l’ouvrant et je tremblais tellement que je n’ai pas eu le temps de faire une capture. Après quoi la machine s’est emballée et je me suis demandé si ça n’était pas finalement une nouvelle façon de faire l’amour : on parle bien de « plans tel » et de « plans cam », et maintenant on se stimule avec des images de bites, de cul, de langue et des messages excités, on se dit qu’on se grimperait volontiers l’un sur l’autre et on se branle en attendant de recevoir la prochaine photo, on espère qu’elle sera plus bandante encore que la précédente.…

Adrien, j’ai été embauché à Naturalia.

Tu dois connaitre la chaîne même si tu as une dent contre tout ce qui est bio-écolo-veggie, imagine-toi que je porte tous les jours un de ces tabliers bordeau et que je passe mon temps derrière une caisse, quand je ne suis pas dans les rayons ou dans la réserve à ranger des cartons. Bref, je suis « vendeur volant » entre le magasin rue de Raspail (près de chez moi) et un autre à Mouton-Duvernet. …

Suite à ton avant-dernier mail, ou disons la dernière partie de ton dernier mail, ces trois ou quatre lignes concises après les reproches infondés, sache que j’ai appelé Martin pour mener l’enquête. Apparemment, le chauffe-eau a décidé de refaire des siennes, d’où l’extrême irritabilité de la méchante et les cris qui doivent te parvenir en plus de ceux des voisins du premier.…

Comment ça tu n’as jamais vu Game of Thrones ? Tu sais que la saison 5 commence en avril ? C’est un peu fort de t’emporter comme ça parce que j’ai soi-disant spoilé des événements qui arrivent -bon c’est vrai- dans les dernières saisons, mais quand même, tu n’as pas d’excuses, je t’ai proposé mille fois de regarder avec moi et tu as toujours rechigné.…

Non, ce n’est pas grave. Je comprends tes réticences, et puis Eliah non plus n’aimerait pas découvrir que je fréquente un ex, même si ce n’est pas tout à fait la même chose (nous ne sommes pas mariés, « fréquenter » est un bien grand mot, et je ne te vois pas vraiment comme un ex).

Ce weekend je suis descendu en Bourgogne pour le mariage de mon frère et de la méchante.…

Si, bien sûr, nous avons couché ensemble plusieurs fois. Au début, le troisième soir je crois, on était bourrés l’un et l’autre suite à un apéro-coloc très arrosé, il est venu dans ma chambre et je l’ai pris sur mon lit. Depuis, il nous est arrivé de nous branler ensemble, de nous frotter l’un contre l’autre, bref je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça.…

C’est vrai, je ne parle jamais d’Eliah.

Difficile de dire ce que nous sommes, ou ce que nous ne sommes pas. Comme il ne parle jamais, comme il ne réclame pas que nous soyons quelque chose, ou que nous mettions des mots sur la relation, on pourrait parler d’amitié ambiguë ou de flirt qui traîne en longueur. Au fond il espère peut-être que ça change, il n’attend peut-être que ça.…

Adrien,

Merci d’avoir pris le temps de répondre, et d’avoir répondu posément. Nous avons sûrement besoin de recul, toi et moi, besoin de réfléchir avant de parler, avant d’écrire, avant de se jeter aux visages toutes les insanités que suscite la fureur. Avec les jours et les nuits, les colères se déposent et je ne comprends plus ce qui m’a pris d’avoir été si venimeux, je n’arrive plus à te reprocher quoi que ce soit.…

Donc nous en sommes là, à ce degré de fureur et d’incompréhension.

C’est vrai que je n’aurais pas dû écrire cette phrase. Je n’aurais pas dû imaginer la scène. On ne maîtrise pas ses rêves mais quand même, il y a des limites à ne pas franchir. Excuse-moi d’avoir été excité par une idée aussi absurde, toi et mon oncle dans le lit de la garçonnière, lui comme un vieux moi et toi en lui et les mêmes râles, les mêmes positions, les mêmes gémissements, les mêmes soupirs, ton odeur et la mienne, l’odeur de l’alcool, et toute la haine, tout d’un coup les contradictions, l’amitié bizarre et branlante, tous les non-dits qui trouvent enfin une façon de s’exprimer, de se cracher au visage et de se griffer, sale facho, sale gauchiste, tu la sens ma bite de gauchiste, tu aimes ça hein mon petit facho.…