Marc,

Nous n’avons pas pris le temps de parler cet été, et pourtant nous aurions pu nous retrouver seul à seul, nous aurions pu discuter mettre les choses à plat, vider nos sacs, dire tout ce qui n’allait pas.

Marc, il ne faut pas m’en vouloir, je n’étais pas fait pour ça : ton silence me faisait peur, tous les livres autour de nous, tes yeux noirs et mes remords dans le ventre, à cause d’Adrien et d’Armance, à cause de ce mauvais tour, à cause de moi aussi tu sais bien, comment leur en vouloir puisque c’était ma faute, c’est moi qui ai placé les pions et ils ont joué une partie dans leur coin.

Marc,

J’arrive demain à la gare de Bordeaux avec le train de 14h28. Claire Beaucoeur viendra me chercher en voiture, elle me l’a dit hier au téléphone. Je serai lundi matin à la librairie Pulsar, place Saint-Jean à Libourne, à 9h tapantes.

D’ici là je me contente d’imaginer l’intérieur de ce petit lieu qui me sera bientôt familier, je déambule dans les rues inconnues via Google Map, j’essaie de repérer les cafés, les jolis endroits que je pourrai visiter.…

Antoine,

Il semblerait que tu aies toi aussi un goût certain pour l’intrigue et la suspicion ! Il n’y a rien d’étonnant à ce que vous vous soyez plu avec mon frère. Puisqu’il faut le redire, je te confirme que je ne l’ai pas informé de ta venue. C’est ma mère qui lui a parlé d’un stagiaire parisien, étudiant en littérature, mentionnant sans doute ton âge et ton prénom (elle a le sens du détail).…

Marc,

Le ciel est devenu fou. Je suis resté longtemps sous un abri à attendre que le déluge perde de sa puissance, attentif aux trombes d’eau et aux roulis d’orage, et puis la nuit est tombée en plein jour, tout est devenu noir autour de moi et j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être d’une punition, alors j’ai passé en revue toutes mes mauvaises actions de ces derniers mois, toutes mes petites culpabilités.…

Antoine,

Claire m’a beaucoup parlé de votre rencontre cette semaine. C’est vrai qu’il est difficile de lire dans son regard, et ce même lorsqu’elle retire ses lunettes noires. Rassure-toi : elle est tellement enthousiaste à l’idée de t’accueillir en stage qu’elle a fini par me convaincre. Tu pourras commencer le 1er juillet et rester avec nous jusqu’à la fin du mois d’août.…

Marc,

Claire et moi avons déjeuné ensemble hier midi dans un petit restaurant italien de la rue Oberkampf. Nous avons mangé les meilleures pizzas que j’ai jamais goûtées, celles qui ont une pâte fine et que l’on peut couper avec des ciseaux, et puis nous avons fumé et pris notre café en terrasse. Je lui ai raconté ma vie dans ce quartier, comment je suis arrivé là l’été dernier et comment j’ai vu les devantures changer de noms et de couleurs, des boutiques transformées en kebabs d’un jour à l’autre, et des bouibouis en magasins érotiques.…

Marc,

Ce weekend je suis rentré en Bourgogne et je n’ai pas eu une minute à moi. J’ai revu une amie de longue date qui s’appelle Laura, dont je ne t’ai pas parlé il me semble, et que je n’avais pas revue depuis le début de l’année. C’est une blonde farfelue, une fée vivante aux joues rondes, avec des cheveux bouclés comme des éruptions d’étoiles entortillées, et de grands yeux chauffés à bleu.…

Antoine,

Je suis désolé de tout ce qu’il t’arrive. Cette histoire de cumulus est tout de même très drôle ! Je t’imagine rageant sous ta douche glacée pendant que ton frère se réchauffe chez une fille… J’ignorais que les problèmes de plomberie pouvaient jouer un rôle aussi crucial dans les aventures sexuelles. Cependant la technique de ton frère a une limite : qu’adviendrait-il s’il se voyait refuser le lit – et donc la douche – d’une femme incommodée par son odeur ?…

Marc,

Désolé de n’avoir pas répondu plus vite. Entre les pluies de mai sans fin, la réaction de mon tuteur devant mon mémoire, et notre cumul qui est tombé en panne, j’ai subi ces derniers jours toute une série de douches froides et de déconvenues. Mon frère ne veut pas faire appel à un plombier, il dit qu’il préfère s’en occuper lui-même, mais il accumule les rencontres avec des filles d’un soir et il en profite pour se laver chez elles, alors il ne se rend pas compte de l’urgence de la situation.…

Antoine,

En effet ta vie me semble désormais moins faite de fumées. Tu étais jusque-là ce délicieux amant dont Adrien m’avait parlé comme d’un songe. Cette idée aussi d’un jeune homme vaporeux rêvant de gloire littéraire. L’incarnation sans doute d’une jeunesse mythique, révoltée mais sans ennemi à abattre, en quête d’idéal mais sans point de mire. Aussi je lisais tes mails comme on lit un roman.…

Marc,

Ce matin je me suis réveillé aux environs de 9h, je me suis tourné et retourné dans mon lit, la tête sous la couette pour me protéger du soleil qui se faufilait entre les stores. Je me suis levé vers 10h, toujours en caleçon et pieds nus car mon frère se lève tôt pour aller travailler ; je n’avais aucune chance de le croiser.…

Antoine,

Excuse-moi de cette réponse tardive. Ne crois pas que j’étais gêné que tu te confies. Après tout, accepter de lire tes écrits, cela signifiait consentir à entendre tes confessions. Nous étions partis en voyage quelques jours.

Je n’ai pas pu m’empêcher de lire le mail que tu as écris à ta maman. Pardonne ma curiosité. Tout ce récit est rempli d’énigmes.…

Marc,

Je suis désolé. Ton prénom commence par les mêmes lettres que le mot « maman », et bien sûr le mail de cette nuit ne t’est pas destiné, il était tard et je n’ai pas vu que je m’étais trompé, j’espère que tu ne l’as pas lu. Nous avons ma mère et moi une relation difficile : après la mort de son père en juillet dernier, elle est entrée dans une église dirigée par des fanatiques, et cette seconde maison l’a beaucoup changée sans que ni moi ni mon père ni mon frère ne puissions l’en empêcher.…

Maman,

Ce n’est pas la peine de me faire culpabiliser, je ne rentrerai pas à Nuits ce weekend avec Armance. Il faut que je travaille mon mémoire et que je rende une version impeccable à mon tuteur lundi matin, j’aurai bien besoin de ces cinq jours de congés pour plancher dessus. Je ne sais pas ce que tu t’imagines, mais ma vie n’est pas faite de flâneries et de fêtes.…

Marc,

Ton dernier mail m’a fait du bien. J’aimerais que mon frère me parle comme ça, mais il n’a pas ton intelligence ni ton acuité, c’est un ingénieur et son monde est fait de matière, il ne perçoit que les choses tangibles et tout ce qui utilise le langage des sens, il croit que les maisons sont faites de béton et que les étoiles sont comme des soleils lointains, et qu’il n’y a jamais de chagrin sans larmes ni de joie sans éclats de rire.…

Antoine,

Non, Adrien ne m’a rien dit. Et cela n’a rien de surprenant. Il ne me dit jamais rien. Tout au plus il me raconte des histoires. Comme celle du jeune père de famille qui, ayant succombé à la tentation, est finalement comblé d’avoir trouvé dans ses errances un amour passionnel. Tu sais, il n’y a pas si longtemps qu’Adrien m’a parlé de toi.…

Marc,

Tu ne me réponds pas. Tu es sans doute un peu perdu, c’est normal, entre ton frère et moi. Je sais qu’il n’est pas encore rentré de Séoul, mais il doit bien t’avoir écrit quelque chose, un petit mot pour te dire « Antoine m’a quitté » ; vous n’êtes pas du genre à tout vous raconter ? Il a mis si longtemps à me parler de toi, je ne sais rien de votre relation ni de votre passé, je ne sais pas comment sont les frères entre eux quand ils se connaissent bien.…

Marc,

C’est terminé entre ton frère et moi. Lundi soir j’ai entendu du bruit dans son appartement, il devait être parti pour Séoul et j’ai craint, j’ai espéré qu’il m’ait menti, je suis monté au troisième étage pour en avoir le coeur net, j’ai frappé une fois, deux fois, personne ne m’a répondu, alors j’ai sorti un morceau de papier sur lequel j’ai écrit « c’est Antoine, est-ce que tu es là ? », et le papier est revenu sous la porte au bout de quelques secondes, avec les mots « je ne suis pas Adrien », j’ai demandé « ouvrez-moi s’il vous plaît » d’une voix maîtrisée, mais le sang dans mon ventre se figeait, la porte s’est ouverte et je ne respirais plus.…

Antoine,

Je dois reconnaître que je suis un peu déçu de ne pas pouvoir lire les extraits de ton manuscrit. J’en étais presque enthousiaste. Non pas que je me considère d’une quelconque utilité mais parce que j’avais sincèrement envie d’en savoir plus sur ces siciliens. Tant pis. Je suppose que ma réponse t’a vexé. Il faut prendre mes railleries pour ce qu’elles sont c’est-à-dire de l’humour.…

Marc,

Il m’aura fallu du temps pour trouver une réponse adéquate, comme tu as toi-même « daigné » répondre à mon premier courrier (avec une fulgurance qui, j’en conviens, m’a stupéfait). Tu dis avoir trouvé mon approche étrange et audacieuse. Voire inconvenante. Voire naïvement impertinente. Je voudrais donc t’assurer de l’intelligence avec laquelle j’ai pris la décision de rechercher ton nom sur le net.…

Antoine,

Voilà deux jours que j’ai reçu cet étrange courrier. Je me suis depuis demandé si je devais y répondre. Adrien m’a raconté votre rencontre. Je ne suis donc que peu surpris de ton audace. Tout de même, quel aplomb pour venir ainsi forcer notre rencontre, me faire une telle demande, et me dire sans détour par quel moyen inconvenant tu t’es procuré mon adresse !…

Cher Marc,

J’ai trouvé ton adresse en farfouillant sur le net et je me risque à t’écrire pour faire ta connaissance et te demander conseil. Je m’appelle Antoine Brühl et je suis le petit ami de ton frère Adrien, je suppose qu’il a dû te parler de moi ce weekend et j’aurais aimé venir avec lui pour te rencontrer, mais il avait des choses importantes à te dire et il valait mieux que je vous laisse le temps de vous retrouver.…