Salut Asia,

C’est bizarre de se retrouver seul ici. Je crois que c’est la première fois depuis mon arrivée et il me semble que je découvre notre appartement pour la première fois. Je veux dire que je le vois sous un angle nouveau, j’apprécie ses dimensions d’une façon différente, comme si j’étais d’un seul coup plus petit et que les plafonds s’étaient surélevés après votre départ.…

Salut Antoine,

Désolée pour hier, je sais qu’on avait dit qu’on profiterait de la fête du bruit ensemble, mais je t’avoue que j’ai même planté le groupe alors qu’on devait jouer en début de soirée – inutile de te dire qu’ils étaient furax. J’avais vraiment besoin de rentrer à la maison. D’ailleurs j’ai bien fait : je me sens mieux. J’ai revu la mer, je me suis abandonnée dans les bras de ma Maman et j’ai oublié à quel point j’étais triste.…

Gaëlle a encore frappé. On était à table hier matin avec Eliah et Tom et Mattia, j’avais complètement zappé l’embrouille de mercredi dernier -ou du moins j’avais décidé de ne pas lui en tenir rigueur- et voilà qu’elle relance le sujet, sans préambule, en me qualifiant de « carniste extrémiste » (tout ça pour un putain de burger à la con). Preuve de la bêtise de cette fille : mon correcteur orthographique ne reconnait même pas ce terme de « carniste ».…

Yo Antoine,

Je voulais te remercier pour cette soirée passée tous les deux, tu avais raison, ça faisait trop longtemps. Tu vois au début ça m’embêtait un peu, je me disais : trois heures de moins à bosser sur ce morceau de merde que je n’arrive pas à m’approprier, trois heures de perdues ! Et puis finalement quel soulagement de te rencontrer de nouveau, quelle joie de te retrouver, trois heures de gagnées.…

Peut-être que je confonds, mais si c’est bien le type auquel je pense et dont tu m’avais parlé, c’est quand même une drôle de nouvelle. Pas vraiment inattendue, dans le sens où, comme je te l’ai répété mille fois, il est plutôt facile de te retrouver sur le net, mais étrange dans l’acharnement du mec à te traquer après tout ce temps.…

Tu te souviens de Jean-Baptiste, le mec des US ? Je viens de recevoir un mail de lui. Je n’ai aucune idée de comment il a retrouvé ma trace, mais ça ne me plaît pas du tout. Toute son explication pue, on dirait qu’il a passé les six derniers mois à éplucher les réseaux sociaux pour me localiser. Même lors de sa visite à Paris il est allé fouiner dans les quartiers où je traîne pour voir si je n’y étais pas.…

Salut Asia,

Suis rentré de Bourgogne le 31 au soir. Ai dormi une nuit sur deux à la coloc et une nuit sur deux chez ma cousine à Buzenval. Pas la tête à passer du temps avec Eliah, mais je le trouve un peu gonflé de dire qu’on ne s’est pas vus alors que c’est faux. Pas la tête à écrire non plus, ni mon roman ni des mails ni rien.…

Salut Antoine,

Ça y est, figure-toi, je peux à nouveau écrire des mails ! Nouvelle année, nouvelle adresse, plein de bonnes résolutions, bonnes à foutre à la poubelle (ne sont-elles pas faites pour ça?), que de réjouissantes perspectives ! Que te souhaite-t-on pour 2015 ? Le point final à ton roman ? Le débarquement de l’homme de ta vie ? La paix intérieure ?…

Suis toujours chez papa-maman. Cloué au lit par la grippe. Ma mère se plie en quatre pour moi, à grand renfort de tisanes et de gâteaux maisons. Elle a même arrêté de me bassiner avec le mariage de mon frère dont je me branle royalement, à croire que les roulements d’yeux au ciel ont fini par la convaincre de me laisser tranquille avec ça.…

15 jours qu’on se croise en coups de vent à 2h du mat, dans la cuisine ou en sortant de la salle de bain. 15 jours de « ça va toi ? » et de « oui oui et toi », 15 jours de « tu as reçu mon mail ? » et de « pas eu le temps ». 18 novembre 2014, la réponse tombe. Réponse laconique et si prévisible que j’aurais pu la rédiger tout seul comme un grand.…

Antoine, Antoine, Antoine, laisse Adrien se la jouer sur Twitter si c’est la seule chose qui caresse encore son ego blessé ! Tu lui as bien fait comprendre que tu ne voulais plus de lui dans ta vie, alors essaye de faire le grand et assume tes choix… Que tu l’admettes ou non tu es jaloux, parce que comme tout être humain tu ne supportes pas l’idée que ton ex s’automasturbe à la vue de l’augmentation de ses fans virtuels, qu’il ne soit pas obsédé par ta personne, en train de se morfondre en tripotant une photo de vous deux, je crois même que tu es jaloux parce que tu aimerais bien qu’à toi aussi, 500 personnes likent ta photo en moins de cinq minutes.…

Désolé de t’embêter encore avec ça, tu vas dire que je tourne en boucle avec cette histoire mais pas moyen de penser à autre chose. Hier après-midi il a posté une nouvelle photo sur Twitter, les pieds croisés au bord de la mer avec une petite phrase assassine, un truc du genre « un weekend difficile » ou une connerie du même style.…

Salut de Bordeaux,

Il est 3h du matin et je t’écris depuis le siège passager d’un corbillard, le même que celui de Claire dans Six Feet Under. Si tu n’as pas déjà maté cette série, arrête tout dès maintenant, lâche ce que tu es en train de faire et précipite-toi sur mon ordi pour engloutir les cinq saisons d’affilée. Elles sont sur le bureau dans un dossier SERIES, sous-dossier SFU, bref je te laisse farfouiller là-dedans comme une grande.…

Antonino, merci pour le livre. Comme à chaque nouvelle lecture, en moi Asia s’efface et naît une héroïne. Je plie avec les mots : depuis Fergus et Grainville et cette passion soudaine pour les Indiens d’Amérique, je regrettais de ne pouvoir sortir de chez moi les joues badigeonnées de rouge et des plumes dans les cheveux.

Avec ton livre, le livre d’Anaïs Nin, Anaïs, c’est l’appétit sexuel qui se réveille dans l’appétit intellectuel, la liberté dans les mœurs, à cause de toi sans cesse je me cambre en pensée dans les caresses d’Alex et en rêve dans le sexe d’autres hommes.…

Asia,

Heureusement que tu es là pour me faire voyager, pour me faire rire (je ne me remets pas de ton presque lapsus avec le mascarpone !) et pour me consoler. Mon enfance est enfermée ici, dans cette chambre trop grande et sans couleurs, sans affiches ni posters. D’un côté, la fenêtre me rappelle les premiers chagrins amoureux. De l’autre la glace de l’armoire me renvoie aux signes de métamorphose : l’apparition progressive des premiers symptômes de maturité et leur étude méticuleuse, l’excitation de découvrir des poils et de voir les muscles se former, les veines gonfler et dessiner un réseau bleu-vert le long des bras.…

Antonio caro,

J’ai bien reçu ton mail et je me désole de telles nouvelles. Non, je ne crois pas que tu sois un lâche, je n’ai aucune idée de la façon dont je réagirais si j’étais dans une telle situation, déchirée entre le besoin d’être aimée telle que je suis, et la réalité d’une famille trop obtuse, trop bête, pour tolérer que j’aie pris un chemin différent de celui qu’ils avaient fantasmé pour moi, au contraire je te trouve courageux de subir sans broncher une telle mascarade (j’allais écrire « une telle mascarpone »… Tu m’excuses hein, l’Italie commence à me sucer le cerveau).…

Asia,

J’ai bien reçu ta carte. Ma mère me l’a apportée dans ma chambre ce matin, grand sourire sur ses lèvres peintes et parfumées, petit-déj’ sur un plateau avec le café qui fume et les viennoiseries encore chaudes, elle a dit qu’elle était contente et elle m’a embrassé très fort sur le front comme quand j’étais petit en me caressant les cheveux, puis elle a ajouté « tu sais je prie beaucoup pour toi avec Alma ».…

mon petit Antoine.

Je hais profondément ceux qui maltraitent les animaux pour le plaisir de la cruauté, tu vois de quel type de gens je parle hein, ceux qui n’ont d’autre moyen de sublimer leur médiocrité qu’en l’infligeant aux êtres les plus faibles. Ça te va pas, de jouer les bad boys, ça te rend tellement moche, tellement con, tu n’es qu’un enfant capricieux à qui on aurait dû inculquer le respect avec un peu plus de baffes.…

je reprends du poil de la bête. Aujourd’hui je me suis amusé à tuer plusieurs de mes personnages dans un chapitre clé de mon roman, c’était à la fois terriblement cruel et terriblement plaisant. Déjà enfant je jouais à exterminer les fourmis avec mon amie Laura : nous étions alors des dieux malfaisants, distributeurs de fléaux, puissances mortifères et maîtres des calamités.…

Mon petit Antoine,

Permets-moi de te dire une fois de plus combien je suis désolée de ce qui t’arrive. C’est tellement rageant, tellement injuste de devoir tout reprendre à zéro, et après tout ça, tout ça pour ça ! Ça enlèverait presque toute envie d’écrire, oui, tout laisser tomber, tant pis c’est trop con mais j’y avais trop mis tout mon cœur et là, tout ce travail réduit à néant !…

l’ex de mon frère est de retour. Par dépit, par connerie, par souci de renvoyer une image sociale convenable après plus d’un an de sexualité intensive et de nuits sans souvenirs, il est allé s’écraser devant cette garce. Bien sûr elle a jubilé, elle a joué de son pouvoir et l’a humilié. Et puis elle est revenue, comme si de rien n’était.…

c’était pas mauvais hein, mais pas de quoi fouetter un enfant rouge…

J’ai été touchée que tu me racontes tout ça, tes souvenirs avec Nino et Adrien, ça m’a donné envie de te parler un peu de moi aussi, je la connais bien cette addiction sentimentale que tu décris avec tant de détails (d’ailleurs c’est peut-être pour ça que je n’arrive pas à m’attacher à Alex malgré tout ce temps, c’est pas que je ne l’aime pas, il est très gentil mais je vois bien qu’il a ce besoin de plaire à tout le monde, surtout aux filles et ça ça me fait peur, alors je préfère rester loin).…

j’ai beaucoup réfléchi à ce que tu disais au sujet du pic de pollution, des transports en commun et de la circulation alternée, j’ai ressassé tout ça sur le chemin en rentrant chez moi et maintenant je n’ai plus une opinion aussi tranchée, à vrai dire je ne sais plus trop quoi penser. Tu me diras, il va bien falloir que je me range dans un camp pour les municipales, pas moyen de choisir entre Hidalgo et les écolos.…

Je n’en reviens pas, tu as avoué ça y est tu n’as plus peur de ton débilos de frère, à quand la société entière, je baisse mon chapeau. Je suis soulagée aussi et un peu égoïste, j’avais peur que tu me demandes à nouveau de te servir d’alibi ou que tu le fasses dans mon dos. J’espère que tu m’en veux pas d’avoir refusé.…

c’est dommage, nous n’avons pas réussi à nous revoir une seule fois depuis ce burger en octobre, pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé. Aujourd’hui j’ai fait des crêpes avec Martin (plus précisément : j’ai cuisiné des crêpes et Martin s’est contenté de les manger), nous avons retrouvé notre complicité d’autrefois et j’étais assez heureux de passer la journée en tête à tête avec lui, à ne rien faire d’autre que traîner en pyjama dans l’appartement, négliger le ménage et regarder des séries.…

emmailloté dans les draps roses, je suis malade à en crever et j’ai passé la nuit à vomir mes tripes, maintenant je ne peux plus me lever sans être pris de vertiges. Heureusement Martin est resté à la maison aujourd’hui pour prendre soin de moi, il a posé un jour de congé et il m’apporte à manger sur un petit plateau, il passe la main dans mes cheveux et il essaie de me faire rigoler.…

Je rentrais d’une fête mes parents dormaient. Des copains que j’avais pas vus depuis longtemps, les vieux de la vieille et d’autres aussi, que je ne connaissais pas ; je ne connaissais pas le bar non plus, ils n’avaient pas poussé le volume de la musique à fond et on pouvait parler – tant mieux d’ailleurs parce que c’était de la daube, tu sais, ces chansons pseudo latino qui ont pollué l’antenne tout l’été, les Ai Se Eu Te Pego et Danza Kuduro et tous ces tubes de merde, d’ailleurs on a pas fait long feu au bout d’une heure on s’est tirés chez mon pote Guillaume.

comme j’ai eu de la peine en te lisant, comme j’ai de la peine à t’écrire ! Il m’aura fallu des jours et des nuits à me tordre la tête, à repriser sans cesse la rédaction de ce mail, sans parvenir à me décider, sans jamais oser te l’envoyer. Je ne voulais plus t’embêter avec mes histoires d’alibi, de secrets, je suis désolé de t’avoir imposé mes ennuis.…

et crois-moi j’avais vraiment l’intention de te souhaiter un Joyeux Noël. Une très belle lettre que j’ai pas pu finir, messe oblige, c’est comme ça chez moi, Noël ça commence à l’église et ça finit chez les grand-parents maternels, tu l’aurais aimée ma lettre, peut-être qu’elle t’aurait fait sourire mais je crois que tu aurais aimé les métaphores et les couleurs.…

Merci pour tes coups de fil, Antoine. Ça m’a beaucoup touchée. Je suis désolée pour tous ces changements de dernière minute, je te promets qu’on arrivera à se voir dès que les choses seront calmées. Je retourne en Bretagne aujourd’hui, l’enterrement a lieu demain. Pour ce qui est de ma vie, je la reprends après. Je t’embrasse. Asia

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