Etienne,

Je les ai trouvés. Dans une boîte en fer sous un carreau fendu de la salle de bain. Les trésors d’Adrien Pulsar. Je suis tombé dessus par hasard, j’étais en colère après Adrien pour une raison que je n’ai pas envie de dire ici. Le petit carreau est tombé quand j’ai claqué la porte, je n’y ai pas touché dans un premier temps. …

Etienne,

Avant Adrien, c’était le chaos. L’absence de matière. Le mélange des jours et des nuits. Je me couchais souvent à 4 ou 5h du matin et je me levais en plein milieu de la journée ou le soir, je n’ouvrais jamais les rideaux de ma chambre et je vivais comme une ombre dans le noir, comme un petit ours mal léché.…

Antoine,

Tic tac tic tac. Ce bruit inhabituel m’a fait me relever. Dans la nuit tout s’entend plus fort. Ce décompte discret m’angoissait. J’ai fouillé un peu partout. Tic tac tic tac. Soulevé les tapis de la voiture, cherché sous les sièges. La voiture sens dessus dessous. Le chat aussi. J’ai palpé le chat, je lui ai ouvert sa gueule voir s’il n’avait pas avalé un pendule, j’ai posé mon oreille droite sur lui pour m’assurer qu’il n’était pas le colis suspect.…

Etienne,

Je serai demain matin à la gare de Bordeaux Saint-Jean à 9h37, j’espère que tu m’y attendras. Il est difficile de dormir en imaginant que je serai bientôt dans tes bras, contre toi, contre ton corps de reptile. Impossible de dormir en pensant à ça, à tout ce qui a été dit, tous les fantasmes et les projections de désirs, j’ai peur de te déplaire et te décevoir et que rien ne se passe comme prévu.…

Etienne,

Quand j’étais petit, avec ma copine Laura, on allait quelques fois se promener la nuit dans les bois avec nos lampes torches (nos « lampes de torche », comme on les appelait). Laura était la plus courageuse de nous deux, c’est elle qui m’entraînait là-bas et qui me tirait dans les ténèbres. On jouait à chasser les monstres et à passer de mondes en mondes, on courait entre les branches et on s’enfonçait dans le noir le plus profond.…

Antoine,

Hier soir j’ai quitté la place, j’ai mis les poubelles alentours sur mon emplacement pour la retrouver à mon retour. Puis j’ai roulé jusqu’à l’autoroute. Et sur l’autoroute j’ai roulé, roulé encore. Les lumières des phares sur l’autoroute la nuit. Je le fais une ou deux fois par an, quand je sens que j’ai besoin de renouveler l’air à l’intérieur.…

Etienne,

Cette nuit j’étais sur une berge trempée de limon noir, mes doigts cherchaient une prise et s’enlisaient dans la boue, il faisait de plus en plus nuit sur le fleuve et son afflux puissant bouillonnait en trombes derrière moi. Je m’accrochais à ta jambe, tu étais épuisé à cause de la nage, à cause de la lutte dans les remous, tu m’avais tiré de là et je m’accrochais à ta cheville nue et à tes pieds dégoulinants, je me hissais contre toi contre les racines d’un saule ou d’un palmier, tout était noir autour de nous et les étoiles se couvraient par timidité.

Antoine,

Avec Adrien il y aura toujours un rival. Sa femme, ses enfants, ses errements. Il ne sera jamais qu’à toi, il ne sera jamais à personne. Bien sûr, dans ton esprit, ce sera toujours Ton Adrien ; de même que dans le mien, ce sera toujours mon ami. Pourtant Adrien nous échappe toujours. Peut-être même parfois croit-il qu’il peut échapper à lui-même.…

Etienne,

Ce soir je vais te rejoindre sous tes paupières, tu me reconnaîtras facilement. Je suis déjà venu et je viendrai encore, tout nu et trempé de la tête aux pieds, j’aurai les lèvres violettes et des tremblements sur le corps, il faudra bien frotter pour me réchauffer. Tant pis si ça brûle et si ça fait mal, tant pis si je crie tu n’auras qu’à mettre ta main sur ma bouche et me coller la tête sur la banquette arrière, me coincer m’étouffer me faire bleuir entre tes doigts fous.

Antoine,

Te sauver ce serait qu’enfin je me mouille. C’est pour ça qu’il me poursuit ce rêve, car je ne saute pas pour te repêcher. C’est ce qu’il faudrait que je fasse pour me débarrasser de cette désagréable sensation de ne pas être à la hauteur. Reprendre le rêve là où il s’est fini la dernière fois et enfin te sortir de l’eau.…

Etienne,

Figure-toi que je fais ce rêve moi aussi, je suis sur une rivière ou au bord de l’eau, soudain la crue se met à gonfler, m’enlève et m’emporte, je me débats entre les remous et j’appelle, je crie au secours, je bois la tasse chaque fois que j’ouvre la bouche et je me noie petit à petit, c’est à cause du livre que m’a recommandé Adrien l’année dernière, le premier dont il m’a parlé, les fameuses Mémoires d’Hadrien.…

Antoine,

Je ne t’ai pas sauvé l’autre nuit. C’est pour ça que je t’écris. J’étais allongé, j’écoutais la pluie faire des claquettes. J’avais du mal à trouver le sommeil, je dors mal en ce moment. Ces gouttes sont des alliées, leur chant humide et sourd me mène imperceptiblement du côté des songes. Je t’ai vu Antoine. Tout le monde ici se méfie de la Garonne sur le point de déborder.…

Etienne,

C’est encore moi. Adrien m’a lu ton message hier soir, nous étions tous les deux dans son lit, les jambes nouées, ses grands pieds sur mes mollets, mon nez dans son cou, nous sentions le sperme et la sueur après des heures de gémissements et de va et vient, j’ai même cru que mon frère allait nous entendre à l’étage en-dessous.…

Etienne,

A quoi est-ce que tu joues ? Est-ce que ta relation avec Thérèse se détériore à ce point, sous l’effet de la distance et de la proximité, comme les métaux qui fument quand on les trempe d’un seul coup dans l’eau glacée ? Est-ce que tu es frustré, est-ce que tu veux qu’on en parle ?

Tu sais je ne comprends pas ce qui t’arrive, après tout je ne te connais pas, j’ai du mal à cerner tes motivations.…

Antoine,

Je te le confirme : la guerre à trois n’aura pas lieu mais n’a rien à voir avec le fantasme. Je ne dis pas qu’un garçon ne m’attirera jamais, je sais simplement qu’à ce jour ce n’est pas arrivé et que ce ne sera pas toi l’origine du trouble. Tu théorises sur les rapports sexuels masculins. Tu théorises souvent d’ailleurs.…

Etienne,

Oui, je vois la scène. Je la vois même très bien. Ton corps de reptile sur le mien tout fragile, un mélange de terreur et de plaisir dans mes yeux, je vois tout ça et ça me fait bander, je suppose que je ne t’apprends rien. Il y aurait de la sueur et de la salive, des rigoles de sel et des pluies de nacre, il y aurait de la vapeur d’homme et de la buée sur les vitres de ton corbillard, un brouillard comme jamais tu n’en feras avec ta petite amoureuse, car les rapports masculins sont bien plus intenses et violents.…

Antoine,

Coucher avec toi. Oui, te dominer même. Tu en as grand besoin. Tu réclames cela malgré toi, je ne sais pas si tu en as conscience. Rabaisser ton caquet de petite teigne jamais satisfaite. Toujours à te vexer quand rien ne se passe comme tu as prévu. Toujours à tirer une tronche de dix mètres de long quand la moindre contrariété affleure.…

Etienne,

Il m’aura fallu des jours et des nuits à relire ton mail et à ressasser, à peser le pour et le contre, à essayer de te décrypter. Adrien t’a dit des choses à mon sujet, des choses intimes et des secrets, tout ça me met mal à l’aise. Je n’aime pas qu’on fixe sur moi des préjugés, des idées toutes faites, je ne veux pas qu’on m’accueille avec des a priori.…

Bonjour Antoine,

Adrien m’a passé ton mail. Je tiens tout d’abord à te présenter mes excuses pour mon attitude distante de l’autre jour. Je suis dans ma bulle, parfois. Et puis ce livre offert, tu l’auras compris, m’a touché, et puis ça m’a happé, et puis je t’ai oublié. Il faut me sortir de mon autarcie quand c’est comme ça, ne surtout pas hésiter.…