Étienne,

Tu sais, je suis bien placée pour juger que tout plaquer c’est facile. Je l’ai déjà fait, est-ce que tu as oublié cela ? Écrire une lettre de démission, un mot de rupture, fermer une porte, brûler une maison, rouler. Ce ne sont pas des gestes compliqués. Ce qui est difficile c’est de vivre ensuite. Et d’assumer. Je suppose que c’est ce que tu as voulu dire, pourtant, je crois bien que c’est ce que tu fais avec moi : tu me plaques mais tu n’assumes pas.…

Je ne t’avais jamais lue ainsi, Thérèse. Même si je sais que je ne t’aime plus, j’aime l’idée que tu me surprennes encore. L’idée de la surprise débarrassée du sentiment amoureux. C’est autre chose. Je l’ai déjà connue par le passé, cette idée là. Elle me revient. Je veux te dire d’où je viens Thérèse. Je viens d’une vie tiède. D’une vie où tous les matins il y avait une main attentionnée qui se posait sur mon front, accompagnée d’un baiser me souhaitant la « bonne journée ».…

Étienne,

Je voudrais te dire que je ne t’en veux pas, tu sais. Je voudrais tellement te dire ça. C’est fort, ce besoin-là. Ne pas t’en vouloir. Ce besoin de te comprendre, de te comprendre de tout mon corps. Ça ferait, comme tout ton corps dans mes bras et dans mon ventre. Partout en moi. Et je voudrais fort, fort te retrouver.…

Thérèse,

Tu as raison, ma proposition de te faire lire mes écrits est une mauvaise idée. Tu verrais sans doute trop à quel point j’ai transpiré entre les lettres, entre les mots. Précisément tu me verrais nu comme jamais. Nu de l’intérieur. Tu aurais vu à quel point les points-virgules sont rares mais bien à leur place. Ils sont précieux et pourtant menacés.…

Étienne,

J’ai retrouvé ma chambre de bonne. Toute cette place pour une fille seule ! Alors je m’étire de tout mon long, je m’étale, j’étends mes jambes, j’écarte mes bras et je fais voler mes cheveux. J’essaie d’occuper l’espace.

Je me couche sur mon lit et c’est un lit, Étienne. Toi quand tu couches les filles sur la banquette arrière de ta voiture elles se croient dans le grand lit à baldaquin de la sultane.…

Étienne,

J’ai confiance aussi. Je suis heureuse que tu m’aies répondu comme cela, tu sais. J’avais peur que tu ne veuilles pas.

Les saillies de questions ne me font pas peur. Tu pourras les multiplier à l’envi, y aller aussi fort que tu veux, surtout il faudra pousser jusqu’à leur épuisement, essorer les interrogations pour qu’il n’en reste plus une goutte.…

Thérèse,

Où allons-nous ? En relisant tes derniers mails la question est apparue criante. Et il va bien falloir y répondre. A Paris ? A Bordeaux ? Dans le mur ? Ce sont des lieux possibles. Dans un premier temps je te propose Bordeaux, tu tiens à y venir, la ville est belle et la voir dans tes yeux me ravira.…

Étienne,

J’ai mérité ton silence. Mes mails nous ont éloignés et c’est normal : c’était moi, qui marchais sur un autre chemin. Tu sais, je suis une fille comme ça, je marche le nez au vent et tout à coup je me rends compte que je suis toute seule sur la route, j’ai perdu ceux qui m’accompagnaient et le sentier n’est pas celui que nous avions repéré sur la carte.…

Étienne,

Ne nous disputons pas, une fissure au détour d’une brique, un prénom, quelle importance ? Nous n’en sommes plus là, et si j’ai mélangé les masques, nous savons bien que c’est ce à quoi nous tendons. L’endroit vers lequel nous allons et où tout sera révélé, au grand jour et en même temps, peut-être à l’ombre fraîche et protectrice, si c’est cet endroit-là, le théâtre silencieux de nos révélations.…

Thérèse,

Tu te mets dans un drôle d’état. Proche de l’Ohio, comme le chantait Adjani. Un orgasme républicain place de la République, peut-être même avec un certain Adrien. Tout un programme. Ce devait être bien. Mais je crois que ce que nous n’avons pas fait est bien mieux encore. Cet endroit en chantier m’aurait beaucoup plu. Je suis toujours très touché par ce qui est en train de prendre forme, de se construire, de danser entre boue et ciment mal séché.…

Étienne,

Les mots ne sont pas des alliés, il faut s’en méfier, est-ce que nous ne savons pas cela ? Nous croyons qu’ils sont alignés dans des phrases, mais ils les gondolent en tous sens – en tous sens, oui. Ce n’est pas ce que je voulais dire…

Je voulais dire : j’avais imprimé le mail pour le lire hors les murs, sous le soleil, peut-être aussi pour que nous nous promenions ensemble, par les mots sur le papier.…

Thérèse,

Tu me vois venir.

Comment faire ? Comment te dire que tu me manques sans paraître étouffant ? Comment te dire que ton corps me manque ? Ton être. Une fois de plus ce sont les mots, alliés précieux, qui m’aident. Les mots, toujours eux, dont il faut se servir avec parcimonie et pertinence. Comme Harry Potter use de sa baguette.…

Étienne,

Alors c’est nous. Alors, c’est ce nous qui est encore là tout proche, qui habite encore les jours.

Je trouve ça stupéfiant comme il résiste au temps et aux silences, est-ce qu’on pouvait penser cela ? C’est ce nous : la mémoire de la peau en est toute collée, les artères à travers le cœur battent de ce nous. Ce nous il se nourrit d’un mot d’une odeur d’une lueur d’un rien qui lui ressemble.…

Thérèse,

Ton cou. Toi devant moi, et ton cou. Précisément la pulsation de ta carotide contre les parois de ton cou. Ce mouvement invisible pour les yeux de ceux qui ne savent pas s’arrêter. Ce frémissement de peu, mécanique silencieuse du corps. J’aurais pu louper le spectacle, ce midi-là dans le métro : tes cheveux auraient pu jouer les trouble-fête, faire office de rideaux farceurs un jour de première au théâtre.…

Étienne,

J’ai tellement attendu votre mail, vous savez. Je l’ai tellement attendu, et une fois que je l’ai reçu

Étienne,

Si vous aviez vu cette lumière, est-ce qu’il y a une chance que vous l’ayez vu ? c’était un dimanche, à 18h06, précisément là que ça a commencé, est-ce que là où vous étiez elle était la même, comment le dire ?…

Thérèse,

La nuit m’a laissé silencieux. La nuit où mon sac de couchage est resté froid, où tes draps, m’avais-tu dit -les mots résonnent encore- se sont « emplis d’une chaleur nouvelle ». Bien des jours après, j’y pense encore à nos corps détendus après l’amour. Avant aussi j’y pense encore. Avant cette nuit, avant la nuit. Des jours puissants et faciles à vivre avec toi.…