Adrien,

J’ai tellement hésité que je ne sais plus vraiment où commencer.
J’aurais voulu t’envoyer une lettre, ce côté suranné, l’enveloppe qu’on déchire ; j’imaginais déjà le papier un peu lourd sous tes doigts. Mais une adresse e-mail a l’avantage inestimable de survivre aux déménagements.
J’ai griffonné, raturé, froissé et recommencé. J’ai bu un whisky pour me donner du courage, et un deuxième car il n’avait pas suffi.…

Adrien,

Un sac à dos. Mou, sans forme, et badigeonné de blanco. Je me rappelle encore sa couleur affreuse : une sorte de cramoisi tellement délavé qu’il confinait au mauve. Quand je creuse au plus profond de ma mémoire pour t’y retrouver, c’est la première image qui me revient. À chaque fois. Ce souvenir fonctionne comme une porte d’entrée vers ton monde.…

Adrien,

Je suis aux states, dans un motel pou-rave bref tu t’en fous de savoir où. Du moment qu’il y a une ligne pour t’envoyer ce mail.

Je suis en train de me faire balader d’état en état et toi tu sors de ta putain de boite après deux siècles de silence ! Me demander comme ça comme une fleur « confirmation » pour… vendre ?…

Cher Adrien,

Tu ne te souviendras sans doute pas de moi… Oh ! Tu permets que je te tutoie encore, bien que tu sois devenu un homme maintenant ? 36 printemps quand viendra l’été, si je ne me trompe pas. Mais nous, les vieilles maîtresses d’école, tutoyons toujours nos élèves, comme s’ils n’avaient jamais grandi : c’est au Cours Moyen que tu étais dans ma classe.…