Salut Antoine,

J’ai bien noté ton adresse et tu as raison, il sera sûrement plus facile pour moi de me concentrer dans un lieu comme ton appart’ plutôt que dans un bistrot.

Pour ce qui est de mes parents, étant donné que l’idée de prendre quelques cours particuliers venait autant d’eux que de moi, ils sont pour l’instant plutôt contents que j’aie réussi à dénicher quelqu’un pour m’aider.…

Salut Baptiste,

Désolé j’aurais dû t’écrire bien avant. Je me suis posé longtemps la question de savoir si j’allais te ramener chez moi ou si on irait se poser dans un café pas loin du boulot, la première solution nécessite que ma tribu de colocs parte en vadrouille, la seconde implique de trouver un lieu sympa et pas trop cher dans le 6eme arrondissement, autant dire qu’on aura plus vite fait de voir mes colocs décamper.…

Cher Adrien,

L’émotion n’a pas passé. J’ai cru cela, un instant, vous savez, je l’ai cru une semaine après les attentats, déjà, parce que les conversations autour de la statue de la République (et pourtant elle était plus que jamais couverte d’hommages) m’avaient semblé devenues détachées, parce que les pèlerins s’étaient transformés en badauds, parce qu’ils prenaient des selfies tout sourire devant la statue et que ce geste ramenait leur ego à l’avant plan et masquait l’élan collectif.…

Adrien,

Nous sommes retournés place de la République. Redresser les bougies tombées, rassembler les fleurs éparpillées, plastifier les messages du mémorial. La flamme des briquets nous a brûlé les doigts parce que le vent s’obstine à éteindre les bougies, ces mêmes doigts dans lesquels la fiction s’étrangle par pudeur. Depuis le 13 novembre, impossible de puiser dans la réalité pour écrire comme tu me l’as conseillé, et pourtant tu as raison il faudrait écrire à défaut de pouvoir hurler.…

Ce petit mot, cher Adrien, pour envoyer mon soutien, mes pensées, à vous, à vos proches, à tous les Parisiens, à tous les Français.

État de choc ici aussi, soutien total de tous et de toutes, Américains, expatriés, nous sommes tous dans le même bateau. Il ne sombrera pas, le Parisien est têtu, tenace, combien de fois les barbares ont été à sa porte, dans ses murs — il y a 70 ans encore, à peine — et il n’a pas sombré, il s’est relevé, avec fierté, encore plus fort qu’avant.…

Cher Adrien,

C’est terrible, comme cela semble familier. Je m’assieds à l’ordinateur pour vous écrire, parce qu’il le faut, qu’il n’y a pas d’autre choix que partager, lier, tisser, s’attraper par les mains par les mots partout pour faire front ensemble, je m’assieds et je cherche les mots dans le ventre noué, dans la gorge serrée – des mots il n’y en a pas je le sais bien cher Adrien – je m’assieds pour vous écrire et je me revois à peine dix mois en arrière, m’asseoir de la même manière, pour vous écrire, choquée et triste et en colère et impuissante, je me revois au lendemain du 7 janvier dernier et je retrouve les sentiments, les réflexes, les pensées.…

Toujours les mêmes insomnies. Les rêves étranges ont repris comme à l’époque où on couchait ensemble et où je me relevais en sursaut chaque nuit. Quelques fois ce sont des réminiscences, des trains manqués, des gares, des passages souterrains, la peur latente de ne pas être à l’heure, de rater une correspondance, de devoir sauter du wagon. D’autres fois c’est la rivière en crue, les berges noires et mes doigts qui s’accrochent, je dois lutter pour ne pas être emporté par le courant.…

Ça va. Mieux.
Depuis la rupture, je n’attendais qu’une chose : les vacances.
Et elles sont enfin arrivées !
Pas de lycée, pas de cours, pas de Clémentine.
La semaine d’avant les vacances, je peux dire que j’avais le moral en berne et j’étais un peu paumé. Comme je te l’avais dit, j’étais partagé entre le soulagement lié à la fin d’une histoire qui me pesait peut-être trop, la tristesse de me retrouver seul et la colère d’avoir été trompé.…

Salut Adrien,

C’est une soirée d’automne comme on en a connu des milliers. Le ciel blanc l’air froid dehors et dedans la chaleur des nuits qui tombent vite. Asia joue du sax. La tribu léthargique boit du thé en ronde autour de l’instrument, les amis de Clamart ont amené de l’herbe et une odeur de joint flotte dans le salon. Je pense à toi dans les bras lâches de Romain.…

Cher Adrien,

Cette fois-ci c’est à propos de notre amie commune, Asia. Comme nous en avions discuté lors de votre séjour à New York et comme nous nous étions mis d’accord pour échanger des nouvelles et des informations à son sujet, voilà les dernières informations que j’ai. En discutant à bâtons rompus par mail avec elle, j’ai appris diverses choses qui m’inquiètent à tout le moins.…

Tout va bien, la petite est née dans la nuit. Nous sommes le 17 octobre 2015 et mon débilos de frère est devenu papa. Il a créé un être de toute pièce, une petite chose vivante qui n’existait pas et qui maintenant existe et respire comme toi et moi. Pour l’instant, le bébé ne fait que dormir et pleurer, mais un jour ce sera une personne intelligente et nous aurons ensemble des conversations, je ne peux pas m’empêcher de me projeter dans 10, 20 ans, je reste penché sur le berceau à longueur de temps et me laisse porter par ce vertige.…

Salut Adrien,

Je t’écris depuis la maternité de Sens. Le travail a commencé dans l’après-midi, mon frère m’a appelé au magasin et je suis sorti précipitamment. Il a fallu que je passe rue de la Corderie prendre quelques affaires, forcément j’ai croisé Thérèse qui descendait de la garçonnière comme un gros marshmallow ahuri, pas eu le temps de lui dire quoi que ce soit.…

Je te rassure, bosser à Naturalia ne m’empêche pas de travailler sur mes cours. Si je ne passais pas mon samedi au magasin, je ne le passerais pas non plus le nez dans mes classeurs ! Alors si je peux gagner un peu d’argent de poche en faisant un truc qui me plaît, avec des collègues sympas, il n’y aucune raison que j’arrête.…

Salut Adrien,

Le dos, ça va mieux. Je pense reprendre le boulot demain ou lundi.

Dommage que tu ne sois pas venu, à vrai dire j’aurais préféré te parler de certaines choses à voix haute. Comme tu le sais je planche sur un petit roman, quelque chose de concis mais qui s’épaissit malgré moi à mesure que je le remplis de souvenirs, de détails, de rêves.…

Arrête avec ça, Adrien. Nous en avons déjà suffisamment parlé. Ce n’est pas une idée de moi, c’est celle de Baptiste, elle lui appartient. Non, comme tu le dis, elle ne sonne pas Pulsar. C’est logique, puisque Baptiste n’est pas Pulsar, il n’en a que le nom ; le reste : c’est lui. Il a ses propres idées. Et pourquoi Gab et moi l’aurions empêché de prendre ce job de vendeur à Naturalia ?…

On va dire qu’à la maison, le calme est revenu.
J’ai pourtant eu l’occasion de relancer les hostilités en me chopant, dans la même journée, un 7 en histoire et un 8,5 en anglais. Je ne sais pas si maman est allée faire un tour sur Pronote, elle ne m’en a pas encore parlé. J’attends que ça me tombe dessus d’ici peu.…

Salut Adrien,

Comme je n’ai rien de mieux à faire et que le temps passe au ralenti, je t’écris.

Oui, mon dos me fait beaucoup souffrir. Impossible de remuer d’un pouce. Impossible de me branler. Quand j’essaie de changer de côté – tu sais bien que je ne supporte pas de dormir sur le dos les bras le long du corps et raide comme un piquet -, même quand j’essaie de me caler dans ma position préférée, la douleur me coince et m’oblige à me replacer correctement.…

Cher Adrien,

C’est gentil à vous de vous soucier de notre correspondance mais vous savez, cela ne comble pas votre absence (pas plus que trois mots par textos ici ou là ni même ce café – il y a un mois ! et bu si vite que presque de travers – et bien sûr l’autre jour la bonne surprise de vous voir passer à ma caisse au Monoprix pour acheter des préservatifs et du bouillon cube, cela m’a fait plaisir mais tout de même.) Après que nous ayons commencé à nous voir j’ai dit, c’était il y a un an peut-être, est-ce que vous vous souvenez de cela ?…

Comme tu y vas Jean-Baptiste ! Une bonne idée pour qui ? Pour toi peut-être ; pour moi certainement pas et tu le sais très bien et ça ne t’empêche pas de continuer à écrire : comme d’habitude, tu agis selon ton bon plaisir. La certitude qui est la tienne d’obtenir toujours ce que tu veux au moment où tu le veux a ses limites, en ce qui me concerne elle ne sera plus jamais fondée.…

Salut Adrien,

Me suis cassé le dos à cause d’un mauvais porté de cartons, du coup je me retrouve immobilisé et je t’écris depuis mon lit. Tu devrais me voir, allongé comme un petit pharaon dans sa chambre funéraire, jambes raides, pieds nus calés contre la bouillotte en laine que tu m’avais achetée, à respirer les vapeurs d’huiles essentielles installées par mes colocs (d’où le côté « chambre funéraire »).…

Ce soir, je me suis couché de bonne heure.
C’est pas du Proust, c’est du Pulsar, pur jus.
Je me suis pris la tête avec les parents pendant le repas.

Comme tous les soirs, maman nous a demandé, à Paul et moi, si on avait passé une bonne journée.
Comme tous les soirs, Paul a répondu que oui et a commencé à passer en revue ses cours, ses notes, ses profs, ses potes…
Comme tous les soirs, j’ai répondu « ouais » entre deux cuillères de soupe de courgettes.…

Adrien, tu es fatigant.

Je ne veux pas être serveur ou coursier ou portier de nuit. Je ne veux pas travailler après la tombée du jour ni passer ma vie à courir dans le métro. Combien de fois faudra-t-il que je le répète ? Je ne suis plus un pion sur ton échiquier. Je suis libre de mes mouvements. Libre de voir qui je veux quand je veux même des garçons que tu connais déjà.…

Salut Tonton,

Ca se passe moyennement, on va dire. Si je prends l’exemple de la première dissert’ que nous avons eu à faire en Français, je crois qu’on peut, sans trop de retenue, la qualifier de catastrophique. Je me suis tapé un 3. Hors-Sujet. Magnifique ! J’ai hésité à révéler cette grande nouvelle aux parents d’emblée mais je crois que maman va régulièrement jeter un œil sur Pronote donc, finalement, j’ai préféré lui dire moi-même.…

Tonton,

Je suis dans un état après cette journée ! Terrible !

Je ne l’attendais plus et bim ! Ce matin, en plein cours de philo, j’ai reçu un texto de Daphné ! Quand j’ai vu son nom apparaître sur mon téléphone, j’ai senti mon petit cœur battre à 100 à l’heure ! Ok, je viens de sauter à pieds joints dans une flaque de mièvrerie (désolé pour les éclaboussures !) mais c’est vrai que j’étais tout bouleversé !…

Salut Tonton,

je suis ravi que l’épisode des « capotes paternelles » t’ait fait sourire et oui, je sais que ça partait d’une bonne intention de mes parents mais il était de mon devoir d’adolescent de piquer ma crise, non ? Enfin, si ça t’a diverti, j’en déduis que l’évocation de ma semaine pourrie te comblera de bonheur !

Clémentine et moi, c’est « l’amour est un long fleuve merdique » : même si elle était un peu moins distante que la semaine précédente, elle a refusé de venir à la maison mercredi dernier.…

Salut Tonton,

Après le coup que papa m’a fait dimanche, j’ai craqué.
Et depuis, c’est un peu l’angoisse, je t’avoue.

Non seulement, maman avait eu l’idée, bonne mais un poil gênante, de glisser dans ma table de nuit une boite de capotes pour mon anniversaire (je crois que je te l’ai déjà dit) mais dimanche, j’ai découvert qu’en plus, l’état du stock était fait régulièrement, en douce, par papa !!!…

Adrien,

J’ai tellement hésité que je ne sais plus vraiment où commencer.
J’aurais voulu t’envoyer une lettre, ce côté suranné, l’enveloppe qu’on déchire ; j’imaginais déjà le papier un peu lourd sous tes doigts. Mais une adresse e-mail a l’avantage inestimable de survivre aux déménagements.
J’ai griffonné, raturé, froissé et recommencé. J’ai bu un whisky pour me donner du courage, et un deuxième car il n’avait pas suffi.…

Salut Tonton,

Oui, ma rentrée s’est plutôt bien passée… au niveau des cours.
Et non, revoir Clémentine n’a pas balayé tous ces tourments qui me hantaient avant la rentrée. Au contraire.
Même si notre éloignement ne datait que de mon départ à Capbreton, nos retrouvailles de mardi sont loin d’avoir été chaudes ! C’est le moins qu’on puisse dire.
Évidemment, je ne m’attendais à ce qu’elle me propose de la rejoindre dans les toilettes pour m’offrir sa virginité (et me prendre la mienne, tant qu’à faire), mais j’aurais au moins apprécié un baiser plein d’ardeur !…

Salut Tonton,

Merci pour ta réponse rapide, même si je me demande encore si elle m’aide à y voir plus clair ou si au contraire elle me rend la situation encore plus floue.

Tu as l’air d’être étonné quand je te dis que je n’ai pas cédé aux occasions de ne plus être puceau qui se présentaient l’année dernière.
D’abord, je sors avec Clémentine et je l’aime !…

Non merci, je ne suis pas intéressé. Le job à Naturalia n’est certes pas la panacée mais je m’y sens bien et je n’ai pas l’intention d’en partir. Cela dit, c’est très aimable de ta part de t’inquiéter à ce point de mon sort, à croire que c’est la seule manière que tu as trouvée pour garder contact.

J’ai besoin de tranquillité tu vois, d’un refuge, d’un endroit où personne ne viendra me faire chier.…