Tu me demandes des nouvelles. Que te dire que tu ne saches déjà ? Ou pas ?
D’abord la pluie, les pluies, geignardes ou intenses, aux gouttes fines ou aux cailloux glacés, pressées ou éthérées, noyant sans distinction les chaussées et les caves.

Puis soudain tellement chaud que, sur la route, l’asphalte a fondu. Devenu brillant comme du miroir épais. Les pneus et les semelles y collent dans un vacarme assourdissant.…

J’ai cramé la compote que je voulais faire avec les pommes et les quelques pêches qui ont péniblement survécu à l’exquise canicule qui nous achève tous. Par chance, le détecteur de fumée est tombé dans la casserole. Viviane végète toujours, collée à son phone, elle va finir par liquéfier l’écran, je le lui dis, mais elle se fâche, elle me crie de fermer la porte, de lui ficher la paix dans son « espace intime à l’exiguïté exaspérante », c’est qu’elle devient poète notre fille… Tristan trouve encore l’énergie de taper la balle avec ses copains, il rentre haletant, trempé comme un vermisseau après la pluie, le tee-shirt collé à chaque centimètre carré de peau, le short et les chaussettes aussi, je crois qu’il n’a jamais autant transpiré de toute sa petite vie.

Ce matin ce fut différent. Au sortir d’un sommeil approximatif, la première image fut celle des deux crayons sur le point d’être explosés par un avion, puis celle de Marianne un trou rouge au cœur, dans son sang baignant un crayon débandé. Des dessins pour prendre la relève de ceux qui ne se feront plus. J’ai expliqué aux enfants, leur candeur matinale assassinée par ma lenteur qu’ils ne comprenaient pas le moins du monde, que tu avais eu, pour une fois, bien raison de déserter la maison hier, sans cause professionnelle, juste un élan d’humanité… ou une angoisse ; peut-être as-tu pensé conjurer, avec la foule, l’incompréhension devant ce qu’aucun dieu ni aucun humain sainement constitué ne pourrait comprendre.…

Il est 6h45, je conduis Viviane au RER où nous devons retrouver Cathy, qui n’est pas encore là, alors nous attendons toutes les deux dans la voiture. Je mesure, bien impuissante, que la température à l’intérieur de l’habitacle chute vertigineusement mais la petite n’en a pas du tout la même perception. Elle envoie SMS sur SMS, fébrilement, cache parfois maladroitement un sourire, elle n’a aucunement froid.…

Je me suis de nouveau perdue dans ce film. On n’a que les extases qu’on veut… quelle chance ! Je l’ai même montré aux enfants,  pour qu’ils s’en souviennent, s’ils le veulent bien, quand l’envie de beauté échouera dans leurs ports. Et… même si je sais d’avance que ça ne te plaira pas, j’ai commandé le DVD et le CD de la BO.…

J’espère que tu liras ce mot avant de rentrer demain soir, puisqu’il y a un souci avec notre boucher : il est malade et donc la boutique est fermée. Alors ce sera l’occasion d’aller faire un tour chez l’italien qui s’est installé récemment dans le quartier, qu’en penses-tu ? Et samedi matin je chercherai au marché ce qui manquera. J’avais pensé à une salade de fruits en dessert, ça te convient ?…

Adrien

Tu te plains toujours de mon humeur défaillante, de mon manque d’intérêt concernant tes petits plaisirs, de mon manque d’ambition, de mon asociabilité. Sais-tu seulement que le Sisyphe moderne s’appelle « mère au foyer ». Non pas femme, qui peut toujours détaler quand ça devient trop lourd, mais bien mère pour qui aucune échappatoire n’est possible. Prendre le jour à bras le corps, essayer de l’offrir aux enfants sous son meilleur angle, assister impuissante quand ce même jour les écrase sous le poids d’humanités abolies, essayer d’être toujours là, ouverte et solide pour qu’ils puissent avancer.…

Voilà, il est presque 3h du matin et j’ai enfin fini d’emballer les cadeaux. Les enfants sont déjà excités comme des puces, Viviane ne s’est endormie que vers minuit. Cet après-midi, en faisant les dernières courses avec elle, pendant que Tristan était à la patinoire, nous avons discuté de choses et d’autres, comme deux vieilles copines. C’est elle qui a choisi ton dernier cadeau avec goût et beaucoup d’assurance « ça plaira certainement à papa ».…

Ave Adrien,

A peine étais-tu reparti que Viviane s’est fait une entorse de la cheville droite. Ce fut d’abord la grande panique, elle a hurlé à réveiller tout le quartier ; il m’a fallu un long moment pour la rassurer et lui expliquer que ce n’était pas si grave qu’elle le craignait. Je lui ai tout de même fait faire des radios, rien de cassé, elle s’en tire donc avec une attelle pour deux ou trois semaines, ensuite quelques séances de kiné et on n’en parlera plus.…

Ave Adrien,

Comme promis, voici les nouvelles de la famille. Les enfants sont enfin en vacances, je crois qu’ils en avaient vraiment besoin, Tristan en particulier. Il se dépense tellement, que ce soit à l’école ou lors de ses entraînements et matchs de handball, que le soir il tombe littéralement de fatigue, le pauvre petit chou. Tiens, cela me fait penser à une petite conversation que j’ai eue avec mon maraîcher : il lui restait la moitié d’un chou blanc, alors je lui ai demandé le « petit bout de chou qui lui restait », d’où éclat de rire dans toute la file, petits gloussements de Tristan et de Marie, la fille du maraîcher qui, vacances obligent, accompagne son papa en l’aidant de son mieux.…

Ave homo parentus,

Comme promis, je t’écris pour te rassurer : la rentrée des enfants s’est bien passée. Viviane se retrouve en classe avec sa meilleure copine. Il faut la voir le matin,  toute contente de partir la rejoindre… finies les angoisses de cet été, elle est redevenue la petite – ou déjà la jeune – fille pleine d’entrain que nous connaissions.…