Salut Adrien,

Après quelques mois de silence, il me semble qu’il est temps de prendre quelques nouvelles. Comment vas-tu petit frère ?

Gabriel m’a dit que tu avais parié, dans les moindres détails, sur chacun des plats que servirait Maman le jour de Noël. Tu dois certainement savoir que tu as gagné, ce qui ne faisait pas trop de doute quand on connait l’attachement de Maman au respect des traditions. Tous ces gestes répétés d’année en année la rassurent, et je dois bien avouer que moi aussi. Cela dit, quand je dis que tu as gagné, c’est sans compter sur les chanterelles qui entouraient la volaille, la récolte de cèpes ayant été cette année bien malheureuse. Comme je suis grand seigneur, je t’accorde ta petite et peu glorieuse victoire.

Tout s’est passé comme d’habitude, à quelques exceptions près. Papa n’a fait aucune remarque sur ton allure négligée ni sur ta triste mine. Maman n’avait pas habillé le lit de ta chambre de ses éternels draps de flanelle, ni acheté les charentaises de mauvaise facture qu’elle t’offre invariablement le jour de ton arrivée. Gabriel n’a pas eu à t’abreuver de vin jusqu’à ce que ton air grave commence à s’abêtir et qu’enfin apparaisse un peu de légèreté dans ton regard graniteux. La chaise à sa droite était vide mais, plus que les autres années, chacun la regardait de temps à autre.

Tes neveux, pensant voir leur oncle et leurs cousins, n’ont toujours pas compris ce qui pouvait bien vous retenir loin de la famille le jour de Noël. Tu sais qu’ils t’adorent. Ce n’est pas très étonnant de la part de Baptiste et Paul. Gabriel parle beaucoup de toi. Il a encore pris ta défense face à Papa, et sa femme également (l’étonnant aurait été qu’elle exprime un point de vue différent de celui de Gab, bref). Mais même mon petit Camille, que ni moi, ni encore moins Julien, n’avons pourtant élevé dans le culte de son oncle en dépit de son nom de César tronqué, même lui aurait voulu te voir autour de la table. Il est vrai que du haut de ses quatre ans, je ne vois pas bien quelle rancœur il pourrait nourrir contre toi. Et puis ton absence signifiait un cadeau de moins sous le sapin.

Mais tout cela n’est rien à côté de l’immense déception de Maman. Tu sais combien elle est attachée au repas de Noël et au retour de ses trois garçons.

Les raisons que tu lui as données pour justifier ton absence à la sainte table, une fois retravaillées par ses soins, ont constitué une consolation partielle. Je les ai quant à moi trouvées un peu amères. Et je crois pouvoir dire que Papa en a pensé de même, même s’il faisait bonne figure pour ne pas blesser Maman plus qu’elle ne l’est déjà par vos disputes.

Que tu n’en aies rien à foutre de ce que Papa et moi pouvons penser, c’est de bonne guerre, je te l’accorde. Qu’en revanche tu assènes ton absence à notre pauvre maman, et à Gabriel, ça, Adrien, ça me laisse un peu songeur. Certes, tu as une belle famille et je comprends que Sophie ait insisté pour que cette année ses parents puissent, à leur tour, goûter au bonheur d’une famille réunie. Je le comprends d’autant mieux que j’ai aussi une belle famille. Cependant depuis que je vis avec Julien – c’est-à-dire très exactement treize ans, depuis lundi dernier – je n’ai jamais privé Maman de la joie qu’elle ressent lorsqu’elle voit toute la famille attablée en un jour qui, pour elle, est sacré (bien que cela ne représente probablement rien à tes yeux).

Quoiqu’il en soit, j’espère que tout se passe bien pour toi. En réalité, je sais déjà que oui puisque Gabriel me donne de tes nouvelles régulièrement.

Je t’embrasse. Fais attention à toi.

Ton frère dévoué

Marc R. Pulsar

PS : bonne année jeune con

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Une pensée sur « Chaise vide »

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