j’espère que tu en as bien profité avec Adrien. Ça m’embête un peu que tu m’utilises comme alibi, je connais Martin et je sais qu’il va le crier sur tous les toits, je n’ai pas très envie de me lancer dans un mensonge comme celui-là, ça finit toujours mal. Tu n’as qu’à dire que tu devais lui parler d’un problème de copropriété, ou de n’importe quoi, j’imagine que tu n’en es pas à ta première excuse, tu sauras trouver quelque chose de parfait.

Pour ce week-end, je n’ai encore rien de prévu, à toi de me dire le moment qui t’arrange. Pardonne-moi par avance si je fais un peu la grise mine, et ne le prends pas mal. Une période un peu difficile, des histoires de famille… C’est d’ailleurs pour ça que je ne t’ai pas répondu ce week-end, j’étais en Bretagne, avec zéro connexion, pas chez moi en fait, mais dans la maison de mes grand-parents dans laquelle plus personne n’habite. Réunion de famille pour l’anniversaire de mon grand-père. C’était drôle et triste, ma grand-mère est en train de mourir et tous mes oncles étaient là : c’est une grande famille, la famille de mon père. Six frères et sœurs, tous ensemble, dans la grande maison.

Ça fait longtemps qu’elle est vide, enfin je veux dire vide d’habitants, mes grand-parents sont partis dans une maison de retraite, très bien, la maison, des jeunes femmes très souriantes qui s’occupent des vieux avec leur voix aiguë, chignon et joues roses, elles articulent bien quand elles parlent parce que les vieux sont sourds : Mon-sieur-San-ta-na-voulez-vous-en-core-du-Schweppes ? pardon ? DU-SCHWE-PPES, est-ce-que-vous-voulez-encore-DU-SCHWEPPES ? Et que ça rigole, et que ça te balance de la bonne humeur et oui, mon grand-père reprendrait bien un peu de Schweppes.

La fois d’après les oncles ont voulu faire une blague, quand la jeune femme a appelé Monsieur Santana, cinq têtes se sont retournées en disant oui en chœur, et tout le monde a ri, c’était pas drôle, mais ça fait du bien de rire. Mon père aussi a ri, c’est pas souvent, un moment de grâce.

Ce week-end il y avait ma cousine et son petit garçon qui vient d’avoir cinq ans, un Antoine aussi c’est drôle, le petit mignon qui était attiré comme un papillon de nuit par mon téléphone portable, un enfant d’une vivacité rare, deux grands yeux et deux petites oreilles qui te regardent avec l’air de vouloir tout croquer, il m’a fait un dessin « c’est moi quand j’avais la varicelle », le bonhomme n’avait pas de bras, je le lui ai fait remarquer et il m’a regardée l’air de ne pas comprendre l’intérêt de cette réflexion, il a haussé les épaules en disant : « ben c’est pas grave, hein ! » et moi je me suis sentie comme les adultes dans Le Petit Prince quand le Petit Prince leur montre son boa ayant avalé un éléphant et que les adultes n’y voient qu’un chapeau.

Des bras, « ben oui hein », qu’est-ce que ça peut faire.

On s’est fait des bisous esquimau et des bisous papillon et quand je suis montée voir ma grand-mère dans sa chambre au premier étage de la maison de retraite, j’ai repensé au petit Antoine si plein de vie, et je me suis dit que la vie est courte, je me suis dit que ma Mamie avait été comme ça, elle aussi, peut-être qu’elle aussi avait dessiné des bonhommes sans bras qui avaient la varicelle, et maintenant je suis là, caressant sa main chaude et douce, et elle est belle, c’est qu’ils l’ont coiffée, qu’ils l’avaient habillée pour l’occasion, un chemisier blanc fin et une belle jupe bordeaux, et son collier de perles nacrées, ma petite Mamie si frêle, ses bras comme des brindilles, ses joues creusées et ses petits cheveux gris tout propres ondulant autour de la tête ; pas trop de lumière dans cette chambre, pas trop, les tuyaux de plastique dans ses narines parce qu’elle respire mal, mais pourquoi je respire si mal c’est la seule phrase qu’elle a réussi à me dire, parfois elle appelle sa Maman. Une voix plaintive, un petit animal perdu qui gémit, quelques fois sa main bouge mais elle retombe dans la mienne. Je lui ai dit au revoir et je l’ai embrassée. Sa peau a toujours la même odeur, je ne pourrais pas te la décrire parce que je l’ai déjà oubliée, mais à chaque fois que je la sens cette odeur je sais que plus rien n’est à craindre, elle est si vieille et elle sent bon, elle sent l’enfance et le jardin, la croûte aux poires, les bateaux du port, elle sent les crêpes de sarrasin, la plage, la chambre verte et le double lit, il faut que j’ouvre les yeux, les parties de crapette, le bureau de mon grand-père où je n’ai pas le droit d’entrer, les cigares, comme elle sent bon, ma Mamie, pourquoi tu t’en vas. Il faut que tu comprennes Antoine, je ne l’avais pas revue depuis mon départ pour l’Amérique. Presque deux ans.

C’était tellement bizarre ce repas d’anniversaire, en bas mon grand-père qui était plutôt en forme par rapport à d’habitude, je le vois encore traîner son grand corps maigre à travers la pièce, je vais fumer un cigare sur le balcon, un doigt d’honneur au cancer mon grand-père, quatre-vingt dix ans et il fume toujours ses cigares. Oh si tu l’avais vu Antoine, toi aussi il t’aurait fait rire, avec son air d’oie gavée lorsqu’on a apporté sa part de gâteau, un magnifique fraisier, une belle part avec la glace, les framboises et la crème, oh mais non, c’est trop ! c’est trop ! cet air d’affolement il nous le sert à chaque fois, et puis quand l’attention générale s’éloigne de lui il plante discrètement sa cuillère dans la pointe de la part, une bouchée, doucement, deux bouchées, trois bouchées et la part disparaît avant que tu aies eu le temps de ciller. Et puis il y avait les meringues qu’on lui avait offertes : pas les « meu-ringues », il faut dire les « m’ringues », je me suis fait reprendre, ces deux grosses dragées qui ont trôné devant lui pendant tout le repas, un petit bout, deux petits bouts, ça fait beaucoup de bruit à chaque fois qu’il croque, c’est plein d’air la meringue, ça blanchit tout le tour de sa bouche, on dirait de la farine, il est tellement mignon avec ses lèvres pleines de poussière de meringue, pourquoi tout ça doit-il s’arrêter, simplement le regarder, toute la vie croquer ses meringues. Il est très beau, mon grand-père. Il a toujours été très beau et les années n’y changent rien. On dirait un grand oiseau de proie, nez busqué, corps immense et maigre, la casquette et les lunettes de soleil même quand il fait moins cinq et qu’on n’y voit que dalle, il se drape dans sa nouvelle robe de chambre confectionnée par ma tante, il faut qu’il ait bien chaud pour traverser l’hiver, un air de prince, de chef, il n’a rien perdu de son élégance même si maintenant il se déplace sans lever les semelles du sol, de tout petits pas qui frottent le plancher.

En bas, le rire donc. C’est sûr qu’il était déçu que Mamie ne soit pas avec nous, elle était si jolie dans ses habits de fête, mais elle était trop faible, les oncles rient, la nourriture est vraiment bonne pour de la collectivité, c’est simple mais on est tous heureux d’être là, réunis, ensemble, je sais que j’ai de la chance d’être au milieu de tous ces grands, je suis la seule de ma génération, j’ai bien fait de venir. Sur le fraisier il n’y avait que sept bougies, comme s’il avait soixante-dix ans, tu crois que la crise ça touche même les bougies ?

C’est la fête mais un tiers de la table est vide, pas toujours le même tiers, les enfants se relaient auprès de leur mère qui n’aura rien goûté de la fête, sinon le bonheur de sentir tout le monde autour d’elle, le sent-elle ?… Un souffle. Une meringue. Un dessin de varicelle.

Je suis allée courir ce matin, un matin magnifique sur le parc de Saint Cloud et ce soleil sur Paris j’aurais voulu qu’ils le voient aussi.

Je t’embrasse, Antoine. Tiens moi au courant pour ce week-end.

Asia

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