Adrien Pulsar,

Dire que vous avez été là pendant tout ce temps. Je m’en doutais, mais tout de même. Pas seulement quand j’avais 7 ans, Gabriel 10, mais tous le temps après, longtemps… Ou bien vous n’étiez pas là au tout début et c’est Gabriel qui vous a raconté, mais ensuite, ensuite c’est évident vous étiez caché quelque part et vous observiez et je ne me suis rendue compte de rien. Jusqu’à quand ? Jusqu’à la fin et que je le perde de vue? Après encore ? Mais ça c’est une réponse que vous gardez sous le coude pour une autre fois, je suppose.

Ce n’est pas grave, après mon dernier mail je ne pensais pas que vous m’écririez autant vous savez, je ne pensais pas vous en avoir assez donné pour cela, même à la juste proportion de ce que je sais et pourtant il faut croire que j’ai honoré ma part du marché, sans le savoir vraiment, vous savez, je veux vous dire cela : sans le savoir vraiment. Ou bien est-ce que ça ne vous intéresse plus de guetter mes faiblesses pour me faire trébucher chaque fois que c’est possible, est-ce que vous seriez généreux avec moi, d’une générosité vraie ?

Ce n’est pas cette fois où il l’a appelé Madâme et qu’elle l’a giflé, ce n’est pas simplement pour cela, est-ce que vous le croyiez vraiment ? Ni parce qu’ensuite, quand il avait osé revenir, il avait fallu que ce soit en secret de nouveau. De toute façon, Gabriel n’était que toléré chez nous, toujours ça a été comme ça. Presque toujours. Et dès le tout début, notre première rencontre dans un angle mort de ma Mère, et puis après quand on se retrouvait en cachette exprès c’était d’instinct, est-ce que vous n’aviez pas compris cela ? c’était d’instinct, à 7 et 10 ans, déjà. Adrien Pulsar, il faut que vous réalisiez : c’était un petit voisin de vacances sorti de nulle part, d’ailleurs pas si petit plus grand que moi et un garçon, et sans famille, enfin pas connue, et même pas avec son bon prénom (ça je ne le savais pas c’est vrai, ma Mère peut-être mais moi je ne m’en doutais pas du tout s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas me reprocher c’est d’avoir des intuitions ou alors elles sont fausses) alors c’était dangereux, c’était risqué, il ne fallait pas que ma Mère le sache, vous comprenez ? Et puis un jour elle nous a surpris et comme Gabriel lui a dit bonjour poliment, elle n’a rien dit. Elle a fermé les yeux, même si ce n’était pas tellement pratique. Alors on a fait moins attention parce qu’on savait que s’ils se recroisaient, Gabriel et elle, il lui dirait poliment bonjour et elle fermerait les yeux à nouveau. Et pendant longtemps, elle ne les a jamais ouvert sur lui, à part cette fois où il l’a dessinée en dessous de ce « Madâme » et alors elle les a écarquillés tout rouge, puis elle est redevenue posée et mesurée et elle a retiré son alliance lentement, Gabriel ne s’est pas méfié et elle lui a retourné la tête d’un quart de tour du revers de la main, puis elle a remis son alliance et elle a dit qu’à l’avenir, s’il la provoquait à nouveau, elle ne prendrait plus la peine de l’enlever. Mais ce n’est pas cette fois, pas simplement là, Adrien Pulsar, c’est aussi toutes ces fois avant et après, où il s’approchait en silence de la demeure pour venir me voir et où il nous observait, il voyait son regard dur sur moi et ma tête baissée, il entendait ses mots secs et ma voix éteinte, et plus tard encore, plus grand, alors il l’observait parler de moi du village des voisins de la paroisse des autres et incarner – non, simplement relayer, cela il ne devait pas le voir ou alors simplement il n’y voyait pas une excuse – relayer quelque chose que son cœur à lui, Gabriel, un cœur de jeune adolescent maintenant, est-ce que vous vous souvenez comme il était ? un cœur aigu contre l’injustice, alors c’est là, c’est tout ce temps-là – pourtant vous étiez là et vous auriez dû l’observer aussi, non ? – c’est peu à peu et tout le temps qu’il a commencé à la haïr, lui oui, il l’a haïe et sans qu’elle ne le sache et sans qu’elle ne s’en soucie, dans son dos, dans son ombre, dans son angle mort et pendant qu’elle vivait sous ses yeux (sous les vôtres aussi, alors ?) et sans le savoir elle alimentait sa haine, c’est là, c’est durant tout ce temps qu’il est entré en conflit avec elle, qu’il lui a déclaré la guerre dans son cœur en secret et elle n’en savait rien et moi, moi… moi je ne sais pas.

Avec Nathan… puisqu’à présent je dois bien parler de Nathan… Conflit pour conflit, puisque c’est ainsi qu’est fait notre marché, mais faut-il que nos histoires se répondent après tout ? Pourtant ça n’a pas dû être de tout repos, vos années de jeune voyou avec lui, bien vrai ? Ça devait être plein de rixes et de querelles et de menaces de prostitués et de droguées mais tout ça ne fait pas un conflit, certainement pas une guerre. Est-ce que vous avez trempé dans des histoires de clans ? des choses comme on en voit dans les journaux, à la télé, tout de même c’était Bordeaux hier ce n’est pas Marseille aujourd’hui, et surtout vous n’étiez que du menu fretin. Du menu fretin mais peut-être justement de ces petits poissons qui se font manger par les gros. Je ne sais pas, Adrien Pulsar, s’il y a un conflit c’est aujourd’hui entre Nathan et cette Budapest qui l’obsède, et surtout entre lui et vous et ce jeu de dettes l’un envers l’autre qui vous unit et vous déchire et a remplacé l’amitié. A côté de cela, votre vie de joyeux bandits, votre rébellion d’adolescent à la dure, je crois bien que jusqu’à l’explosion vous l’avez vécu tous les deux comme une partie de rigolade.

Thérèse

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