Cher, très cher Adrien,

J’étais revenue, et cela me fait drôle de repartir, vous savez – et bien sûr on peut toujours débattre si ce voyage jusqu’au village de mes ancêtres est un départ ou pas un départ, le retour du retour ou l’aboutissement du retour, le retournement de ce retour, ou un détour dans le retour et alors ce serait bête d’en faire toute une histoire, ou seulement, on pourrait craindre cela, un parcours du contour du retour, et puis l’on pourrait rappeler encore que j’avais déjà fait une escapade à Bordeaux (une escapade, est-ce que cela compte ?) et que je ne suis tout de même pas confinée à Paris, à quoi bon revenir pour être enfin libre s’il faut être assignée (assignés cela commence à bien faire) sur le lieu qui a vu prononcer le retour. Ce qui est certain : je quitte Paris pour Misilmeri et je n’ai pas de plan pour revenir, ni toit ni travail pour m’attendre. Mais il y reste des femmes et des hommes aimés, le soir j’égrène leurs prénoms en pâtes alphabets au bord de mon assiette de soupe, j’écris SALIMA, j’écris TÉRENCE, j’écris MARTIN, j’écris GISÈLE aussi, et ce sont des repères qui valent tous les plans, toutes les cartes et tous les sémaphores (et j’écris aussi ROSARIO qui m’accompagne, qui marque le départ, qui trace le chemin et cherche l’arrivée avec moi) et bien sûr j’écris ADRIEN, évidemment, cher, très cher Adrien, et même si vous ne restez jamais ni longtemps ni exactement à Paris, si vous êtes toujours en vadrouille, aux Pays-Bas, à Budapest ou dieu sait où (et il me plaît de croire qu’effectivement, dieu sait où) c’est au cœur de cette mouvance que l’on peut justement vous retrouver, être un peu partout est la façon que vous avez d’être présent, de guider et de suivre, et cela fait comme lorsque vous m’envoyiez promener dans Paris, ces promenades vous ne m’y suiviez pas seulement vous m’y enveloppiez, me baigniez comme un univers, est-ce que vous ne faites pas exactement cela ? être un cosmos pour les autres, et vous savez bien que cela me plaît ainsi.

Votre proposition est une autre manière d’être ce cosmos-là.

C’est un beau geste, et cela nous touche, naturellement, un geste généreux, chevaleresque et total, fou impulsif et parfaitement calculé, prématuré et précisément au bon moment, à la saison exacte, à l’heure pile du cycle, un geste altruiste et si évidemment peu désintéressé, gorgé de vos fantasmes, gonflé de vos désirs – et ne vous y trompez pas, cher, très cher Adrien, il ne plairait ni à Rosario ni à moi qu’il en soit autrement. Sans fantasmes et sans désirs, sans vie en somme, nous vous aurions déjà dit non. Nous ne le disons pas, nous ne répondons pas encore, tout ce que je peux dire c’est que ce geste nous a embrasé tous les deux. Et quand l’heure brûle dans mon ventre, quand l’heure brûle dans nos cœurs, quand l’heure irradie la lumière à travers l’univers et les générations, la question tiède de savoir si ce n’est pas trop tôt pour nous c’est à peine si nous la sentons.

J’étais revenue, j’étais Thérèse mais je ne l’étais pas autant qu’aujourd’hui où je fais corps avec Rosario, où la possibilité éclate de se lover dans votre idée, où nous prenons place tous les trois dans un système plus vaste, un système à milliards de corps.

C’est un beau geste, et il vous contient tout entier. Je sens bien que je ne devine pas tout de ce qui vous conduit à penser qu’il reste encore dans le monde une place pour un petit Pulsar, un Pulsar à la composition multiple et qui prendrait un autre nom, Utterson Lorca Márquez, Lorca Utterson Márquez, quelque chose comme cela, Pulsar serait le nom caché. C’est une belle idée en tous cas. Même si elle m’effraie un peu aussi, est-ce que vous ne pressentiez pas cela ? Vous avez dit ces mots, et d’une manière qui m’a émue, depuis j’en ai des tourbillons dans le ventre. Peut-être que ces tourbillons-là sont ceux qui fertilisent le terrain, les tourbillons d’où naissent les histoires.

J’étais revenue, je suis Thérèse, j’avais retrouvé votre adresse sur internet et cette adresse à travers laquelle passait toute notre relation, elle est bien accessoire aujourd’hui ! Comme il pourrait nous relier autrement, comme il pourrait nous faire correspondre jusqu’à l’intérieur de nous-mêmes, le lien que vous nous proposez. Aussi loin que nous partirions, nous n’échapperions plus jamais à nos attractions mutuelles, comme deux comètes enroulées l’une autour de l’autre.

Nous ne répondons pas encore, ce n’est pas une réponse simple tout de même. Je voudrais vous faire une proposition moi aussi, cher, très cher Adrien. Il nous reste encore quelques jours avant de partir à Misilmeri. Ce sont les jours exacts à mon horloge. Je voudrais que nous nous retrouvions tous les trois, que nous fassions une nouvelle promenade dans les rues de Paris. Une fois n’est pas coutume, je serai celle qui guide. Nous nous donnerons rendez-vous dans le XIIIeme arrondissement et nous irons de fresques en fresques : alors nous finirons bien par tomber sur ce grand mur aux couleurs chaudes, sur ce jardin bariolé où les animaux se faufilent parmi des arbres forts aux fruits lourds et juteux, et tout au cœur de ce jardin il y a le visage immense et serein de la Pacha Mama. Je voudrais que allions toucher ce mur-là, vous, Rosario et moi, je voudrais nous placer sous la Tierra Madre et son enfant, nous réunir tous trois sous la bonté de son regard. Nous nous en remettrons à sa sagesse. Ensuite, sans doute nous saurons choisir les mots, trouver les gestes.

Encore après, nous entamerons le voyage vers Misilmeri. Alors peut-être nous sentirons sur nos épaules, ou bien plutôt entre nos reins, le souffle bienveillant de la Pacha Mama. Sa chaleur nous montera dans le corps. Peut-être, cher, très cher Adrien, que la route pour Misilmeri recèle une autre route qui se fabriquera à l’intérieur et viendra à éclore. Tous ces chemins, tous ces départs et ces retours qui nous agitent, toutes ces fusions des corps précipiteront dans ce point, ce mouvement infime et qui prendra sa part dans le mouvement plus vaste qui étend doucement notre cosmogonie.

Très tendrement,

Thérèse

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