Adrien,

Ici ça va. Ce début d’hiver est bizarre. Les dernières feuilles ne tombent pas pareil sur mes essuie-glaces. Je les trouve, à la chute, plus lourdes. Comme si d’une année sur l’autre, pour elles, l’air était moins léger à porter. Ou peut-être avaient-elles gagné en densité. Demain matin, je demanderai aux hommes en jaune ce qu’ils en pensent, ils doivent bien avoir une idée, eux.

A part ça, ça va. J’ai fait changer les filtres de chauffage de la voiture ce matin. Ça m’a coûté un peu cher mais c’est un investissement dont déjà je vois les bénéfices. Et puis j’ai réaménagé un peu l’habitacle, je commençais à me lasser. J’ai pu récupérer un volant rétractable à la casse. Sans payer. Le mec avait besoin que je refasse les CV et lettre de motivation pour sa femme. Alors on s’est arrangé comme ça. Il m’a filé le volant et moi j’ai torché le courrier. Je crois qu’elle a été reçue pour un entretien. Du coup, j’enlève le volant et à la place je mets une plaque de verre et ça tient. Ça me fait comme un bureau. Et c’est pratique : juste au dessus, là où y a le compteur, je peux mettre mes brouillons et je vois ce qui est déjà écrit, je peux relire à travers et ça me donne du courage pour continuer. Ainsi, je crois que j’avance.

J’écris toujours beaucoup. J’ai le cerveau fait de fourmis porteuses d’idées toutes plus nulles les unes que les autres. Mais je m’accroche. Je m’accroche aux mots. Je crois même que je me bats pour eux, tu vois.

La semaine prochaine je change de parking. En ce moment je suis à Gambetta. Je me suis baladé l’autre soir dans le quartier de la gare. J’ai vu un coin calme et y a des toilettes publiques gratuites. A Gambetta, ces cons, ils les ont rendues payantes. Et ça me fera du bien de changer un peu.

L’autre soir je suis allé attendre à la sortie de l’entrée des artistes du Théâtre Fémina. Kitten on the Keys, Mimi le Meaux, Dirty Martini, Julie Atlas Muz, Catherine D’Lish, Roky Roulette et Ulysse Klotz étaient là. Tu sais, c’est la troupe qu’on voit dans le film Tournée d’Amalric. Ils font du New Burlesque. Je n’ai pu assister au show, tu t’en doutes. Mais du coup je les ai attendus. Et Mimi m’a directement chambré : « Tiou fais quoi icey jouli chataiiin ? Ouh et ces ieux ver blue grisss… » Mes pupilles, mes tympans n’en revenaient pas. J’en balbutiais. Elle m’a pris la main et m’a demandé de l’amener chez moi. Ce que j’ai fait. Je l’ai menée jusqu’à ma voiture. Je lui ai ouvert la porte côté passager. « Voici mon bureau. Bienvenue. » « Tou mi plais boucoup jouli chataiiin ». Par chance je venais de changer les filtres, le chauffage a bien marché. Mais Mimi, ce n’est pas le genre à se peler, ni à se plaindre du froid. Nous avons assez peu parlé. La nuit a passé comme ça : nous avons bu la bouteille de champagne au goulot et je me suis endormi sur ses seins. Un cou-seins comme jamais je n’en avais eu. Et sans doute comme je n’en aurais plus jamais. C’était une nuit. La première depuis longtemps où je n’avais pas scruté la lune qui pourtant avait veillé sur nous.

J’ai revu ma mère, elle a encore voulu me filer du blé. J’ai comme d’habitude refusé. Ne rien devoir. Et puis si un jour elle doit aller en maison de retraite, ce n’est pas moi qui vais payer, tu vois.

Je t’écris ces quelques lignes du cybercafé de la rue du Palais Gallien. Les minutes tournent, et le prix aussi. J’attends de tes nouvelles. Voilà plusieurs mois que je n’en ai plus. J’espère que pour toi, là où tu es, tout va pour le mieux.

Prends soin de toi,

Étienne

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