Adrien,

Il ne faut pas te laisser envahir par cette histoire de bague. On dirait Gollum accroché à son précieux et le hobbit à ses trousses. Détends-toi, les elfes ne pourront rien contre toi. Comme tu me le dis toi-même, c’est une histoire ancienne. Elle revient mais tu n’es pas obligé de l’accueillir. Il y a, dans la vie, suffisamment de figures imposées pour ne pas s’en rajouter.

Noël, fait partie de ces rituels auxquels on ne peut vraiment échapper sauf à vivre dans un coffre-fort. J’ai aidé les neveux l’autre dimanche à décorer le sapin. Tout en finissant de placer la guirlande lumineuse et clignotante multicolore, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la supercherie qu’est ce vieux à barbe blanche devenu mascotte du grand marketing. Je me souviens – un souvenir intact et clair – de ce matin où j’ai surpris mon père posant les cadeaux au pied du sapin. J’avais 5 ans. Je m’étais levé plus tôt que d’habitude, sur la pointe des pieds, pour vérifier qu’ils étaient bien là, les cadeaux. J’avais commandé la fine équipe des tortues Ninja. J’adorais le rat, Splinter, vivant dans les égouts, ça c’était pas du chiqué. Ils mangeaient des pizzas. La classe. C’étaient eux que je voulais que le Père Noël m’apporte. Sauf que ce n’était pas le Père Noël. Mascarade. Je suis retourné en toute discrétion dans ma chambre et j’ai pleuré des larmes froides comme des flocons de neige. Mon père a vite compris que je l’avais surpris. Il m’a serré fort dans ses bras en m’apportant les cadeaux. Michelangelo, Raffaello, Donatello et Leonardo étaient bien là accompagnés du sage Splinter. En accessoires, en plus des nunchakus et des boucliers, il y avait des parts de pizzas. La classe. Les flocons ont quitté mes joues pour s’envoler et rejoindre ceux du dehors. Mais putain, j’y croyais dur comme fer à ce mec-là, moi. A ses rennes, à son traineau, à son tour de la terre pour tous les enfants du monde, à son passage dans la cheminée avec sa hotte, à ses kinders qu’il laissait dans nos souliers en souvenir de son passage.

Tous les ans, quand je vois mon frère se déguiser en père Noël pour ses mioches, je n’ai qu’une envie : lui tirer la barbe et dire aux gamins “voilà, les enfants, votre père vous prend pour des couillons. Le père Noël, c’est woualou.” Bien sûr, je ne le ferai pas. Je m’étonnerai toujours moi-même de mon infinie patience. Tu te déguises, toi aussi, Adrien ?

Le seul truc sympa avec Noël, ce sont les chocolats. Et certains cadeaux. Pas tous – ceux, éternels refrains d’une mauvaise chanson, de la vieille tante qui achète à toute la famille des vêtements chers soit trop grands, soit moches (bien souvent les deux) et qui dit à qui veut bien l’entendre “j’ai gardé les tickets de caisse si vous voulez échanger” alors qu’évidemment, non, on ne les changera pas sinon elle se vexe, on s’en passerait volontiers de ces cadeaux-là.

Les artères du centre-ville aussi scintillent couleur mensonge. Ils ont mis des cerceaux lumineux blancs dans le ciel cette année. Toujours ce même ronron, les gens flottent, les mains chargées de paquets volumineux. “Noël est une fête !”. C’est précisément dans ces moments-là que je voudrais que toutes et tous, autant que nous sommes, repartions de rien. Brûler le Grand Livre et en écrire un autre. Avec des vrais mensonges qui ont de la gueule dedans.

Étienne

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