Cher Adrien,

J’ai bien compris que Rosario vous avait tapé dans l’œil, vous savez, ce n’est pas la peine de finasser ! Et n’essayez pas de nier, j’ai vu la manière dont votre regard se posait sur lui. Vous m’avez beaucoup amusée ! Ceci étant lui aussi était « très heureux de faire votre rencontre » d’ailleurs est-ce qu’il vous aurait raconté autant de lui, sinon ? (ce n’est pas un homme secret et surtout sur ce sujet-là mais tout de même) je pense simplement qu’il y a moins de sous-entendu quand c’est lui qui dit qu’il a été « enchanté » mais bien sûr je ne vous interdis rien – d’ailleurs est-ce que vous me laisseriez ce pouvoir-là, cher Adrien, de vous interdire quelque chose (parfois je suis tentée d’y croire un peu, vous savez, mais à vrai dire ça me chagrinerait d’avoir l’envie d’en user), enfin surtout je vous taquine, c’est tout, est-ce que vous doutiez de cela ? Nous pouvons bien nous trouver d’autres occasions de nous réunir, quoiqu’il en soit, sans attendre une autre manifestation même si ces occasions-là ne vont pas manquer.

Ça m’avait un peu soulagée, la dernière fois, vous savez. C’était une sorte de joie-colère d’être tous ensemble dans la rue, sous la pluie battante (savoir que l’on n’est pas seul, savoir et le faire savoir.) C’était une belle manifestation, vibrante de foi – est-ce que vous avez ressenti cela ? Cette pluie-là ne nous a pas douchés et même, je ne sais pas pourquoi je pense cela, il aurait manqué quelque chose sans elle. Nous étions tous mouillés par la même eau. Pour samedi prochain Météo France n’annonce que des nuages et je ne sais pas si nous serons si nombreux pour crier devant le Sénat que de l’état d’urgence et de la déchéance de nationalité, nous n’en voulons toujours pas. L’élan n’a pas tellement duré, bien vrai ? Nous avons suivi les débats à l’assemblée comme à une époque de ma vie je suivais la messe tous les dimanches, et puis comme prévu la grâce divine n’est tombée sur personne. Cela semble tellement loin, à présent, alors que c’était il y a un mois à peine, alors que ce n’est même pas terminé. Le vote des députés a fini de nous lessiver, et, on pourrait croire cela (et c’est ce qui m’inquiète, cher Adrien), d’épuiser le sujet. Cette fois-ci, oui, l’émotion est tombée. L’énergie aussi, c’est comme si plus personne n’en avait eu pour s’opposer à la prolongation de l’état d’urgence, ou au moins s’en indigner, ou, ne serait-ce que cela cher Adrien, en parler. C’est comme si tout le monde s’en fichait (heureusement que je peux compter sur Rosario pour déverser sa colère, partager cela, encore, une colère qui ne sert pas à grand-chose mais qui sert tout de même à être en colère.) Au fond peut-être qu’il ne faut pas trop s’en inquiéter. Ce projet de loi a été lancé dans l’urgence, mais le temps a fait son ouvrage, au moins un peu, cher Adrien. Il nous a sorti de l’hébétude, il a fait venir la pensée et s’organiser la contestation. Bien sûr cela n’a pas été assez mais peut-être qu’à présent l’usure, l’ensevelissement, l’indifférence joueront pour nous. Peut-être que ce projet dangereux deviendra mou et que nous saurons rester durs. Que nous reprenons des forces, voilà tout. Est-ce qu’il est permis d’espérer cela ? Ou bien est-on en train d’accepter doucement ? De se diluer, avec cette loi sur le travail à présent, qui canalise notre désespoir – au moins celle-ci a le mérite d’inquiéter mes collègues ? Combien de temps cela prend-il, combien de temps cela dure-t-il, une révolte, cher Adrien ?

Maintenant que Rosario s’est dévoilé à vous j’ai peur que vous ne vous mépreniez sur les raisons pour lesquelles je le tiens à distance. Vous nous avez vus ensemble, lui et moi, je suppose que vous avez vu de quelle manière mon regard, lui aussi, se pose sur lui. Au fond, ce n’est pas lui, c’est moi qui me suis dévoilée une fois encore et je l’ai bien voulu évidemment en acceptant de vous le présenter. Nous en reparlerons sans doute à l’occasion – je vous fais confiance pour ne plus me lâcher maintenant que j’ai dit cela, peut-être qu’au fond j’en ai envie. En attendant, samedi 12 à Luxembourg, mardi 9 à République ou n’importe quand d’autre : proposez cher Adrien, nous sommes assez libres encore.

Bien à vous,

Thérèse

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