Cher Autre Adrien,

Je vous remercie de n’avoir pas trop traîné à répondre, je suis bien soulagée. Je me doutais que vous vous étonneriez, vous savez. Et même que vous vous offusqueriez. J’avais prévu ça aussi, que vous joueriez le jeu jusqu’au bout. Je nous y croyais déjà, c’est tout…

Est-ce que je peux encore douter, Autre Adrien ? Depuis quatre mois vous me donnez des rendez-vous dans la ville, et moi j’y marche, j’y suis guidée par vos mots, je vous en raconte toujours un peu plus, je sens votre souffle sur ma nuque… Je me suis découverte, ça, ça n’a pas cessé. Et vous vous regardez sans rien dire, de vos yeux gris. Gris : c’est tout ce que je sais de vous.

Et puis vous avez construit cette longue promenade qui commençait dans le tram T3. Elles ont des jolies couleurs, les stations, des couleurs vives et changeantes, des verts grenouille, des rouges vifs, des bleus électriques de « o » minuscules et bien ronds. J’ai pensé que c’était pour leur laisser le temps de s’éclairer que vous m’aviez conseillé d’attendre le soir. Mais si ça n’avait été que ça, est-ce que vous auriez suggéré aussi l’heure de la promenade ? J’ai aimé ces voix qui guident le tram, vous aviez supposé cela ? Poterne des peupliers, c’était une grand-mère à guitare hawaïenne. Porte de Choisy : un homme puis une femme d’Asie. Cité universitaire, bien sûr : une étudiante, un étudiant. Montsouris, l’harmonica, des enfants, leurs parents, les jours heureux… Toutes ces voix qui se relaient pour dire les stations, est-ce qu’elles sont vraiment différentes ? Est-ce que ce sont mille et une voix d’une même ligne, mille et un pays d’un même voyage ? D’un même visage. Des facettes.

Le parc était fermé alors j’ai cru que le rendez-vous était manqué, vous vous souvenez ? Et puis j’ai cherché ce géant pour rien, j’avais l’air bête, j’étais déçue d’apprendre qu’il me resterait aussi invisible que vous. C’est ce que j’ai cru. Mais il y avait cet homme face à moi. Il y avait la voix douce et ronde de cet homme, la carrure de cet homme, solide, sa manière d’occuper l’espace, les épis rebelles de ses cheveux noirs, il y avait les yeux, le regard perçant de cet homme. Gris.

Il m’a reconnu, et même : il connaissait mon nom. Alors immédiatement, et comment pouvais-je penser différemment, Autre Adrien ? j’ai su. Ceux qui sont là, ceux qui donnent les rendez-vous, pourquoi seraient-ils différents, Autre Adrien ? Et pourtant, là, sous le géant invisible, ce n’est pas ce qu’il me dit. Il me parle une autre voix – une autre voix que le silence, ce n’est pas bien compliqué ! Il se donne un autre nom. Il m’explique une histoire d’ami qui lui a refusé le gîte. Je doute, et je voudrais croire à la fois.

Après il y a ces jours où tout est évident. D’ailleurs il l’a dit lui-même, bien vrai ? L’évidence. L’évidence de nos promenades – encore – l’évidence de partager la soupe de pâtes, l’évidence des lettres, des chansons, des romans, des poèmes, l’évidence du temps ensemble. C’est pour cela, vous comprenez ? pour cela que je sais que cette voix que je découvre et ce corps nouveau, ce sont ceux de quelqu’un que j’ai déjà rencontré. Alors je ne doute plus. Malgré le nom qui n’est pas le même et l’autre rythme des phrases.

Après encore, il y a eu ce silence. Le sien, le vôtre. Et puis les mots à nouveau, les siens et les vôtres.

Autre Adrien, si je n’ose pas être tout à fait sûre c’est que rien ne peut être tout à fait vrai sans une parole de vous. Mais vous voyez bien, tout de même, ça ne pourrait pas être autrement. Jetez les mots. Je les attends, je suis prête à les accepter. Je vous ai déjà pardonné d’avoir bravé l’interdiction de nous rencontrer, je vous pardonnerai bien ce jeu de masques et si je dois continuer à vous appeler Étienne, ce sera dans la joie. Simplement, je suis une : soyez un.

Amicalement,

Thérèse

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Une pensée sur « Évidence »

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