Étienne,

J’ai tellement attendu votre mail, vous savez. Je l’ai tellement attendu, et une fois que je l’ai reçu

Étienne,

Si vous aviez vu cette lumière, est-ce qu’il y a une chance que vous l’ayez vu ? c’était un dimanche, à 18h06, précisément là que ça a commencé, est-ce que là où vous étiez elle était la même, comment le dire ? Une lumière diaphane, qui se posait très doucement sur les murs, sur les choses, et leur donnait une teinte un peu verte, un peu jaune, très douce, diaphane, qui faisait vibrer les choses d’une lueur surnaturelle, diffuse, prête à irradier, prête à irradier, et l’on était, en tous cas j’étais, j’étais dans cette lumière, dans la lumière, c’était ce genre de lumière vous comprenez ? une lumière qui ne se reflète pas simplement d’objet en objet mais cette sorte de lumière qui a sa propre consistance, qui se déploie dans l’air et on peut tout à fait être dedans, est-ce que vous imaginez cela ? et justement pour cela je m’en suis sentie toute entière enveloppée, baignée dans cette lumière si particulière, si étrange. Alors je suis allée à la fenêtre pour voir d’où elle venait, et c’était le filtre de nuages gris de cendre, épais mais effilochés, et comme ça avait été une très belle journée il y avait derrière un soleil fou et implacable et c’était ça, l’ardeur totale des rayons transperçant ces nuages, c’était ça comme avait fait le soleil d’un mois d’août de plomb à travers les panaches de l’incendie, et cette lumière d’un autre monde, le crépuscule méridien, que cela faisait sur les pierres de la maison.

Étienne,

Je suis retournée au parc Monceau. L’arbre sous lequel nous nous étions allongés, les bourgeons y sont prêts à exploser.

Je ne pensais plus que vous écririez vous savez, et depuis que j’ai reçu votre mail je n’arrive pas à aligner deux lettres, même sur le rebord de mon assiette de soupe.

Vous devez rire de moi, ou peut-être être agacé, j’espère que vous n’êtes pas agacé, je vous vouvoie encore, malgré les arbres du parc Monceau, malgré les chansons, malgré la chaleur des draps. C’est malgré moi surtout, c’est l’enfance qui me tient à la gorge. Je vous ai raconté, vous vous souvenez ? le vouvoiement partout chez moi, ma mère, mon père… Ce n’était pas une famille de Pâques en chocolat, vous comprenez, Pâques c’était l’office, les tantes guindées et les cousins méchants, les repas longs qui me tenaient éloignée de ma bibliothèque. Les cloches et les œufs c’était pour les autres, pour les Pulsar (les Pulsar d’avant), et j’essayais de me rendre en rêve dans leur jardin sucré, ça me faisait un air béat sur le visage que ma mère repérait tout de suite, et elle me ramenait au gigot froid et aux flageolets juste avec un « Thérèse » sec.

Étienne, et ce nom qui tourne comme une hélice dans le fond du crâne, tourne comme une hélice. C’est bien cela, comme dans la chanson. Ce jardin des délices entre nous.

Étienne : répété trois fois, c’est une chanson aussi, bien vrai ?

Étienne.

J’ai tellement attendu votre mail. Et quand je l’ai reçu, les mots m’ont échappé aussi. Mais j’ai ressenti le jardin, j’ai ressenti l’explosion imminente des bourgeons, j’ai ressenti la lumière incendiaire et tout à coup, enfin, je les ai compris, je les ai pris en moi, j’ai pris la lumière et les bourgeons et les jardins et c’était vous, c’était vous à chaque instant, et je n’avais pas cessé d’être à vous. Depuis bien plus longtemps déjà, peut-être.

Je vous embrasse, ce serait avec douceur aussi si mon cœur ne battait pas tant la chamade.

Thérèse

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