Antoine,

En effet ta vie me semble désormais moins faite de fumées. Tu étais jusque-là ce délicieux amant dont Adrien m’avait parlé comme d’un songe. Cette idée aussi d’un jeune homme vaporeux rêvant de gloire littéraire. L’incarnation sans doute d’une jeunesse mythique, révoltée mais sans ennemi à abattre, en quête d’idéal mais sans point de mire. Aussi je lisais tes mails comme on lit un roman. Tu prends désormais une consistance. Sur quoi porte ce mémoire qui t’a demandé tant d’efforts ?

Tu me demandais si tu pouvais me raconter ta vie et finalement je suis prié de livrer la mienne. Je ne sais pas exactement pourquoi je consens à le faire. Certainement par égard pour la confiance que tu m’as accordée en me remettant ton ébauche. D’ailleurs, je ne la lirai pas. Livrer ses écrits est un choix très intime. Je respecterai le tien.

Je suis effectivement propriétaire et gérant d’une petite librairie à Libourne. Je l’ai ouverte en 2005, après six années au service d’un grand libraire bordelais. J’avais alors trente-et-un ans. Ce « nous » qui t’interroge existait déjà à l’époque mais il était incomplet. Il y a d’abord eu Julien. Nous nous sommes rencontrés lorsque nous étions au lycée. Quelques mois plus tard, nous avons monté un groupe de musique avec deux amis qui sont restés les plus proches. Les liens qui se sont tissés entre nous quatre, je crois qu’il n’y a que la musique qui puisse les faire naître. Nous nous retrouvions dès que nos emplois du temps nous le permettaient. Les répétitions, les heures passées à écouter de nouveaux morceaux, l’argent investi dans de nouveaux instruments, les soirées et week-ends dans les maisons familiales, les concerts dans les bars bordelais : l’essentiel de ma jeunesse, je l’ai consacré à la musique et passé avec mes trois camarades.

Jusqu’à cette journée de juillet 1998 que nous avons passée à jouer tous les deux, Julien et moi. Aucun échange de regards entre nous, aucun sourire complice. Seulement la gravité des visages et un équilibre musical parfait qui se répandait avec un éclat extravagant. Il a fini par tout envahir. J’ai aujourd’hui le sentiment que tout le reste n’a été que prolongement. Nous avons ensuite passé la soirée à discuter sur la terrasse, la gorge et l’esprit enflammés par un excès de whisky et de cigarettes. Jusqu’à qu’enfin nos regards embrasés l’un par l’autre depuis des mois acceptent de se faire face sans faiblesse. Quelques mois plus tard nous nous sommes installés dans la maison de Génissac où nous vivons encore aujourd’hui. Bien des années après, il y a eu Camille. Il a tout juste quatre ans.

Il y a aussi un autre « nous » qui existe depuis toujours, celui qui m’unit à Gabriel. C’est notre frère. Nous avons les mêmes traits, la même voix, les mêmes souvenirs et la même date de naissance. Je suis surpris qu’Adrien ne t’en ait pas parlé.

En ce qui concerne l’initiale qui t’intrigue dans ma signature, mon nom complet est Marc Riccardo Pulsar. J’ai hérité, comme mes frères, d’un deuxième prénom italien. Nos grands-parents maternels étaient italiens, ou plutôt toscans, ce qui n’est pas exactement la même chose. Celui d’Adrien est « Benedetto ». Je serais également étonné qu’il ne te l’ait jamais dit. Il n’hésite pas à mettre en avant tout ce qui peut le rendre plus charmant encore qu’il n’est.

Je suppose que je suis à présent moins énigmatique. J’espère ne pas en être plus ennuyeux.

Marc R. Pulsar

PS : pour ce qui est de prendre un stagiaire à la librairie, je n’y avais pas songé. Aurais-tu un candidat à me proposer ?

Tweet about this on TwitterShare on Facebook
remonter la correspondance
poursuivre la correspondance