Cher Adrien,

Je n’attends pas notre prochaine rencontre, même si c’est bientôt, pour vous faire cette confidence, est-ce que vous croyez que je dois dire cet aveu ? J’espère que vous ne m’en voudrez pas, je ne crois pas que vous m’en vouliez, que vous m’en voudrez, bien sûr vous ne m’en voulez pas maintenant, vous ne pouvez pas m’en vouloir déjà, il faudrait d’abord que je vous ai dit de quoi il s’agit mais il est possible, et pourtant improbable, est-ce qu’au bout de plus de trois ans tout de même je n’aurais pas fini par connaître un peu vos réactions et est-ce qu’elles n’ont pas toujours été bienveillantes à mon égard (et c’est peut-être cela aussi, finalement, le fait de ne jamais avoir touché les limites de votre bienveillance, le fait de ne pas savoir où elles sont, de ne pas savoir ce dont vous pourriez, un jour, éventuellement – et de votre côté je sais que vous n’imaginez pas que ces limites me soient atteignables, que je peux occuper tout l’espace de moi-même et que jamais cela ne sera trop, que mes idées ne seront jamais assez déplacées, ce qu’à une autre époque d’autres appelaient de drôles… mais est-ce que je n’ai pas répété tout cela cent fois, cher Adrien est-ce qu’il ne serait pas temps de l’oublier, de les laisser tomber, ces gens, qu’est-ce qu’ils savaient, de la Thérèse d’alors et plus encore de la Thérèse d’aujourd’hui ?) et tout cela sans doute n’est qu’un prétexte, ce n’est pas votre approbation dont j’ai besoin c’est la mienne et c’est auprès de vous que je viens la chercher et cela, au fond, est-ce qu’il n’est pas temps aussi de le mettre de côté, apprendre à vivre sans votre secours (pas sans vous, cher Adrien, ne vous méprenez pas) et en cela l’arrivée de Nathan tombe bien, et que pour lui, pour vous, mais en réalité pour moi je libère votre hébergement, on pourrait croire fait exprès, est-ce que vous avez organisé cela ? m’aider à me passer de votre aide, et que cela ait l’air d’un service que je vous rends, bref j’ai fait entrer Martin dans votre garçonnière.

Il était trempé, à la porte, il ne trouvait plus les clefs de son appartement. Je lui ai proposé de monter, de se poser un instant, d’appeler un serrurier ou peut-être de s’arranger avec Marine, si elle avait encore un jeu de clefs. Bien sûr cela l’intriguait, d’entrer dans la garçonnière, je l’avais bien vu la première fois que je l’ai rencontré, quand il me balbutiait sous l’ordre de Marine quelques mots de bons voisinages, tout penaud mais il lorgnait quand même dans l’embrasure de la porte, je l’ai vu qui cherchait à deviner ces lieux où son frère avait vécu des choses si fortes, si importantes, et je suppose qu’Antoine lui a décrit les lieux, les murs, la mezzanine, et même si c’était comme en passant (et disant juste « on a fait l’amour », est-ce qu’il est pudique envers son frère, Antoine ?) je suppose que ce mot seulement, le mot « mezzanine », et simplement la sonorité de ce mot a suffi à créer tout un imaginaire curieux, peut-être érotique, je ne sais pas, et auquel Martin avait dû brûler de se confronter. Évidemment. Et même si cette curiosité devait être un peu émoussée par le temps. J’écris cela, cher Adrien, et je réalise que peut-être je ravive des souvenirs heureux et douloureux pour vous, et même si nous en avons parlé de temps à autre, je ne sais pas si je fais bien.

Ce que je voulais dire : je ne crois pas que ce soit cette curiosité qui ait fait monter Martin dans la garçonnière. Ce n’est pas cela qu’il est allé y chercher. Ce qu’il a cherché en acceptant mon invitation, ce n’est ni plus ni moins que ce qu’il a trouvé, ce qu’elle contenait d’ailleurs, ce qui tournait autour de nous, de nos rencontres dans l’escalier, depuis plusieurs semaines, depuis longtemps en vérité, ce que le départ de Marine a libéré et que mon départ prochain de la garçonnière a rendu urgent (je lui avais dit que je retournerais bientôt dans mon appartement, que c’est un autre de vos amis qui avait maintenant besoin de votre garçonnière, et qu’il était temps que j’affronte l’idée de chasser Rosario ou de vivre avec lui, je lui avais parlé de Rosario aussi et tout cela c’était encore accroître l’urgence, précipiter). D’ailleurs, cher Adrien, il n’a pas eu un regard pour la garçonnière, le temps de monter l’étage nous avons parlé de la pluie, il a fait une allusion à la crue centennale et puis dès lors que nous avons passé la porte nous avons cessé de jouer la comédie du bon voisinage. Peut-être toute à l’heure, quand il se réveillera, que nous prendrons le temps de discuter, alors il regardera les murs, les meubles, les assiettes dans lesquels nous mangerons la soupe de pâtes alphabet (je vous raconterai cela si vous le voulez). J’espère n’avoir pas commis d’impair mais je suis tout à fait sûre à présent que c’est avant tout à moi-même que j’adresse ces reproches imaginaires (et j’y ajoute à présent encore le reproche de vous prendre au milieu de mes lubies), de l’avoir fait entrer, de l’avoir fait venir, d’avoir voulu cela et de l’avoir aimé. Je vous entends vous moquer de moi comme souvent, « toute une éducation à refaire », est-ce que vous n’êtes pas en train de penser cela en riant de moi ? J’espère que oui, l’idée me fait plaisir.

A vrai dire, j’avais envie de partager ce moment avec vous. Cela également. Après tout, c’est votre garçonnière, c’est toujours ainsi que vous l’avez appelée, et il aura fallu tout ce temps, et que j’en sois presque à la quitter, et qu’un autre l’occupe, pour qu’enfin j’y prenne votre succession. Je me demande si Nathan sera plus rapide.

Bien à vous,

Thérèse

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