Antoine,

Non, Adrien ne m’a rien dit. Et cela n’a rien de surprenant. Il ne me dit jamais rien. Tout au plus il me raconte des histoires. Comme celle du jeune père de famille qui, ayant succombé à la tentation, est finalement comblé d’avoir trouvé dans ses errances un amour passionnel. Tu sais, il n’y a pas si longtemps qu’Adrien m’a parlé de toi. C’était lors de mon week-end à Paris, nous sommes allés déjeuner tous les deux, un peu avant que tu m’écrives à propos de ton projet de roman. Il a déployé son bonheur sans retenue, avec un tel enthousiasme, une telle exaltation. C’était presque indécent. Un peu à la manière de Fabrice Luchini. La même vigueur, la même impulsivité. Mais tout le monde sait que Luchini est, à chaque instant, un acteur, qui maîtrise le moindre mot qu’il lance avec une spontanéité factice mais juste, le moindre détail de sa mise en scène. J’ignore pourquoi Adrien m’a joué cette scène, mais elle était formidablement exécutée. Je me demande comment tu imagines la relation que j’entretiens avec lui. Nous avons des rapports aussi fraternels qu’Abel et Caïn.

Je pense que tu ignores à quel point ce que tu me donnes à lire me consterne. Je suis navré de ce qu’il t’arrive, évidemment, bien que nous ne nous connaissions pas, ou si peu. Mais je le suis surtout de découvrir de si terribles choses sur mon petit frère. Il serait probablement convenable de m’apitoyer sur ton pauvre sort et de m’excuser d’avoir été le témoin silencieux des mensonges qui te font tant souffrir. Si cela est une trahison, elle l’est envers mon frère. Trahison que d’avoir été complice de sa lâcheté et immobile devant sa ruine au parfum grisant de misère.

Antoine, tu ne devrais pas t’infliger de supplice inutile. Adrien semble t’avoir rendu heureux pendant quelques mois. Disons que tu t’es réveillé avec une belle gueule de bois. Faut-il à ce motif regretter une magnifique nuit d’ivresse ? Qu’importe le flacon ! Tu dois certainement penser que mon frère est le plus brillant salopard du pays. Tu te trompes. Il n’a rien d’une plante carnivore parce qu’il n’a pas de méthode, ni aucun instinct de survie. Je suis convaincu qu’il a fait tout cela comme tout le reste c’est-à-dire sans vision, sans finalité, sans pouvoir donner le moindre sens à ses actes. Peut-être qu’il s’excusera platement à son retour de Séoul ; et il sera sincère. Il n’est ni brillant, ni salopard. C’est un vagabond.

Pour répondre à tes étranges questions, évidemment que je suis un homme ! Je ne ressemble pas à mon petit frère, mis à part, parait-il, cette voix que tu dis lourde (je dirais plutôt massive). C’est celle de notre père. Mes yeux sont francs et noirs comme de la poix, mes cheveux sont courts et dorés, mon visage glabre mais sans douceur. Je ne porte jamais de costume, qu’il soit froissé ou non.

Je suis d’accord pour que tu m’envoies ton manuscrit. Je ne serai pas très disponible ces prochains jours mais je le regarderai avec attention quand j’aurai plus de temps.

Fais attention à toi.

Marc R. Pulsar

P.S. : c’est une bonne chose que vous n’alliez pas voir L’Écume des jours au cinéma. Je pense que la mise en image est inappropriée pour un roman de Vian. C’est d’ailleurs ce que son écriture a de remarquable.

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Une pensée sur « Gueule de bois »

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