Adrien,

Rassure toi, ce n’est pas uniquement les convenances qui retiennent ma pitié envers toi. C’est ma bienveillance de grand frère. Tu es malheureux Adrien, depuis bien trop longtemps. Au fil du temps, tu es parvenu à faire croire à tout le monde que ta vie rangée te satisfaisait, que finalement ton mariage avec Sophie te comblait, en dépit de ce que Papa et moi en avions pensé dès son annonce. Tu es d’ailleurs bien heureux de nous prouver que, comme d’habitude, nous nous étions trompés. Tu es parvenu à faire croire cela à tout le monde, sauf à moi et à toi-même.

Je n’ai jamais pensé que lorsqu’après deux ans de vie commune, Sophie t’a annoncé sa grossesse avec un enthousiasme inattendu, la demander en mariage était un choix foncièrement mauvais. Je n’aurais pas pu le penser puisque ce n’était pas un choix. C’est la lâcheté qui t’a retenu. La quitter alors qu’elle avait choisi, quelle que soit ta décision, de donner vie à votre enfant, n’aurait certes pas été une solution glorieuse. Jouer l’époux heureux et le père épanoui alors que tu avais la conviction que cette vie ne te rendrait pas heureux, n’en était pas une meilleure.

Excuse-moi de porter, encore une fois, des jugements si brutaux sur ta vie familiale. Si je me permets de le faire c’est que je crois que cela te pèse, beaucoup plus que tu ne veux bien le dire aux parents et à Gab. Face à eux, que tu as persuadés de ton bonheur, il serait en effet difficile de tomber le masque. Pour ma part, il ne m’a jamais dupé. Il n’est donc pas nécessaire de le porter en permanence.

Je suppose qu’ils ne t’ont rien dit, ou si peu, mais Maman et Gab sont inquiets pour toi. Ils disent que tu es « bizarre » depuis quelques temps. Permets-moi une dernière analyse : je pense que tes non-choix te dévorent peu à peu. Et cela n’a rien de « bizarre ». Tu es jusque-là parvenu à te contenter de cette vie que tu n’as pas choisie mais combien de temps cela durera-t-il ? Quelques temps encore peut-être mais guère plus. Je ne crois pas que tu puisses être totalement résigné, ni que la liberté puisse avoir à ce point quitté ton esprit. Le jour où ce sera le cas, ce jour-là, peut-être éprouverai-je de la pitié pour toi, bien que j’espère n’avoir jamais à m’y abaisser.

Adrien, cela me coûte d’exprimer tout cela, beaucoup plus que tu ne dois le penser, mais je préfère tenter de t’aider, quitte à n’avoir en retour que ta rancœur ou ton silence, plutôt que te regarder t’enliser sans faire autre chose que verser une petite larme.

Je t’aime.

Ton frère fidèle.

Marc

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2 réflexions sur « Impitoyable »

  1. Mais qu’est-ce qu’Adrien a bien pu lui dire dans son dernier mail pour provoquer une telle thérapie ? J’ai l’impression que Marc a atteint un paroxysme de violence avec ce courrier. Est-ce qu’Adrien lui renvoie l’ascenseur avec des critiques d’une même intensité ?

    1. En effet… L’objet du mail n’était pas trompeur ! Ce déchaînement est surprenant, à se demander ce qui a réellement poussé Marc à reprendre contact avec son frère il y a quelques jours… il y a l’air d’y avoir une rancœur terrible entre ces deux-là !

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