Adrien,

Nous sommes arrivés au bout de notre voyage. Ici le ciel nocturne est saisissant, laiteux, pigmenté à la folie. Tu devrais voir ces constellations qui font des chevelures, des vaisseaux, des compas et des baudriers, des ciseaux et des voiles, et autant de bêtes fabuleuses que d’animaux familiers. Licornes, capricornes, baleines étranges, girafes préhistoriques, le bestiaire remue comme dans une nasse, et toutes ces créatures et ces outils tournent autour de nous et dessinent dans le ciel un enchevêtrement vertigineux. Peut-être que je délire à cause du vin, peut-être que je rêve à moitié. Impression d’être sous MD dans le hamac de ma grand-mère, à propulser ma conscience dans les étoiles, à explorer les firmaments sans bouger. Misilmeri, c’est un bel endroit pour se reposer. Pour observer les étoiles. Pour se retrouver.

Le jour, la chaleur est assommante. On passe beaucoup de temps à ne rien faire. À parler de tout et de rien. À transpirer. À rêver. À croquer des figues de barbarie. Ma grand-mère nous prépare sa fameuse pasta asciutta, un plat de penne rigate à la sauce tomate et au parmesan, avec une feuille de basilic et un filet d’huile pimentée. À chaque bouchée, je revisite des souvenirs : grandes tablées, viande grillée, phalènes autour des lampes, armée de cousins inconnus, oncles et tantes qui s’époumonent en italien, Inès et Martin occupés à se faire du pied, Inès toute rouge et Martin tout blanc, Benoît qui fait la gueule, Benoît adolescent, Benoît toujours ailleurs, Benoît lunaire auquel je ressemblerai un jour comme deux gouttes d’eau, Benoît qui ne sait pas encore qu’il sera bientôt mort, et que sa disparition fera sauter notre famille. Quelle tristesse, tous ces étés perdus. On aurait dû prendre le temps, peut-être de ne rien dire mais au moins de se serrer dans les bras l’un de l’autre, on aurait dû sentir que ces étés n’étaient pas infinis, on n’avait pas l’excuse d’être des enfants car les enfants comprennent ou devinent ou pressentent l’idée de la mort, ils savent que les choses ont une fin. Au lieu de rester murés chacun dans son univers, on aurait pu essayer de faire connaissance, on aurait pu trouver un moyen de communiquer, inventer un langage secret, un langage de frères, un braille à même la peau comme sur des écrans tactiles. Un soir, je me souviens, je me suis allongé dans l’herbe avec lui, le ventre gonflé à force de trop manger, les yeux pleins de sommeil, il avait reçu un télescope pour Noël et il connaissait par cœur la carte du ciel nocturne. Ce soir-là, il jouait son rôle de frère. Il m’apprenait à reconnaître les constellations : Orion en forme de sablier ou de papillon, Cassiopée en forme de W, et les casseroles, la grande et la petite, et d’autres encore que j’ai fini par oublier. J’aimerais pouvoir défaire le temps et revenir à ce moment précis, être plus attentif, retenir tous les noms et les explications. Aujourd’hui encore, je ne peux pas me sortir de la tête que le temps est compté quand je suis dans les bras d’un garçon.

Adrien, je vais devoir te laisser. Les moustiques pragmatiques m’ont piqué les pieds toute la soirée, mes paupières papillonnent, je termine ce mail et je vais me coucher. Excuse-moi si je t’écris moins. Si je te semble loin. Car je suis loin, Adrien, je suis au sud de l’Europe et demain dieu sait où, l’ivresse du voyage ouvre de nouvelles perspectives. À mon retour j’aurai peut-être 35 balais et mille et une histoires à te raconter. En attendant je ne veux plus de relations numériques. Je ne veux plus faire l’amour avec des images. Tu sais, j’ai pris ma décision du jour au lendemain. Non pas pour devenir quelqu’un d’autre, et encore moins un autre Adrien, mais pour laisser une chance à cet Antoine intérieur, qui depuis des années n’ose pas être lui-même pour ne pas déranger. Cet Antoine qui se tait, qui observe, qui sait pertinemment ce qu’il est ou ce qu’il peut être. Un Antoine à la fois possible et nécessaire. Vu l’état du monde, vu qu’on crève sous des balles dans des boîtes de nuits, il est temps de faire éclore tous les Antoine internes qui dorment patiemment. Il est temps d’être fiers. Et vivants.

Bonne nuit,

Ton petit voisin d’en-dessous.

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