Adrien,

Quelques mots avant de prendre la route. Avant de mettre les voiles. Je n’ai répondu à aucun de tes mails, et je ne regrette rien. Celui-ci sera le dernier. Car je supprime.  Tout. Mais je garde la voiture. C’est elle qui me connaît le mieux, et le chien avec qui je vis désormais, le chat ayant décidé de reprendre sa route. C’est un chien de berger, pour garder la brebis égarée que je suis, et que je n’ai jamais cessé d’être.  C’est pour ça que je m’en vais, pour creuser un peu plus l’égarement de moi. Il y a une forme de logique, tu vois. Dans ces cas là, les Japonais parlent d’évaporation. Alors, je m’évapore. Ici, pas de bains onsen mais je veillerai, où que je sois, à toujours avoir l’eau en point de repère. Océan, fleuve, mer, ruisseau, îlot, rivière, je me serrerai dans leurs bras. Étang donné, lac isolé, je me laverai dans les marécages, dans les marées salées. Lande sauvage, hêtres immenses, je me barre par la bande verte et bleue, celle que je crois connaître le mieux et que je ne connaîtrai jamais. L’heure n’est pas au bilan, elle est à la vaine tentative d’effacement. Rien de ce que nous avons vécu, de ce que nous nous sommes dits et écrits ne disparaîtra. Nos mails sont stockés en lieu sûr dans des serveurs en surchauffe au fin fond de la Californie, écrasés par des milliards de téraoctets, et c’est très bien. Et nos souvenirs ? me demandes-tu, ce que nous avons vécu. Nos souvenirs, c’est plus compliqué. Ils seront là, parfois inattendus au détour de virages, tels des lièvres bondissants sortant d’une épaisse forêt sombre. Tantôt de passage en force, alors qu’on ne leur a rien demandé, collés à la glue dans un coin du cortex. D’autres encore manqueront à l’appel, quand il s’agira d’établir une chronologie précise des faits, la date d’une bataille historique  ou l’année d’une éclipse qui avait failli nous brûler les yeux. Et puis, alors qu’on croyait pouvoir dire « ah oui, ça me revient », tout s’évapore. Et, comme dans le poème de Rilke, attendre, avoir l’infinie patience de tout laisser revenir comme une marée lente et sereine qui va vers son heure. Si ça ne revient pas, il sera alors temps de se jeter à corps perdu dans le ciel immense des vertiges, avec le courage de l’apprenti parachutiste au moment de son premier saut. Le grand cri peureux se transformant en écho victorieux de l’inconscience. Celle dont je me sens armé pour vivre cette vie cachée.

Avec mon meilleur souvenir,

Étienne

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