Cher Adrien,

Vous me faites tellement rire, vous savez, quand vous sortez toute l’artillerie du papa poule, parfois je me demande si ce n’est pas le but caché et réel, pas me protéger mais me faire rire, à gorge déployée. Tout de même ! Évidemment qu’il n’est pas utile d’annuler Nathan, d’ailleurs est-ce qu’on annule une telle tempête que Nathan ? Demain soir, comme convenu, nous fêtons votre anniversaire à la garçonnière (et d’ailleurs, cher Adrien, puisque c’est aujourd’hui le jour exact : joyeux anniversaire !) puis je vous rends les clefs, quelques jours plus tard Nathan arrive de Boston pour y emménager, vous partez à Budapest, Salima fait ses cartons pour ma chambre de bonne devenue la sienne et celle de Térence et moi je ne loge pas chez Martin non plus où êtes-vous donc allé chercher cela et Rosario alors est-ce que vous l’avez oublié ? S’il y a une chose qui est certaine, cher Adrien, c’est que Rosario désormais fait partie de ma vie.

Vraiment, est-ce qu’il est à ce point incongru de m’imaginer une aventure d’un soir ? Après tout ce temps, en êtes-vous resté à Thérèse Utterson avec sa mère castratrice, Thérèse Utterson et tous les excès de son éducation catholique (ils prétendaient qu’elle l’était), Thérèse Utterson et son gentil parler, et ses manières désuètes, son côté farfelu, on ne l’imaginerait pas écrire ne serait-ce que SEXE avec ses pâtes alphabet sur le bord de l’assiette et encore moins ORGASME mais enfin qui serait-elle cette Thérèse Utterson ? Vous étiez moins regardant quand il s’agissait de m’envoyer me faire culbuter sur la banquette arrière du corbillard de votre ami Étienne. Cher Adrien, j’ai aussi travaillé dans une usine de préservatifs, j’ai rêvé d’enfant à travers le monde, j’ai vu ma mère coucher avec mon amour d’enfance… Tout cela aussi a construit ma sexualité, vous savez. (Je rêve d’enfant mais n’allez pas imaginer que j’ai cherché à avoir un petit Brühl dans le ventre, nous avons été bien prudents et de toutes manières ce n’était pas la saison).

Vous savez, cher Adrien, il a été très bien. Je ne vous mentirai pas : j’en ai été surprise aussi, je dois avouer cela. Il me plaisait et pourtant je pensais, j’imaginais que derrière cette belle gueule, toujours ce mot de gueule qui n’est pas beau et qui s’impose pourtant pour dire que Martin est beau, comment il est beau, ses traits un peu durs de petite frappe tendre (et ce serait assez dur mais trop tendre pour Salima) comme si la vie l’avait marqué et peut-être, sous l’aisance, l’apparence d’aisance, qu’elle l’a marqué, la mort, la folie, et la vie qu’on n’a pas voulu, toutes ces choses, il m’a parlé de son frère Benoît, et de sa mère (lui aussi, sa mère), ces choses-là sous l’apparence de l’aisance mais pourtant qui m’avait dupée, cette aisance, comme si j’avais été sensible à la mélancolie derrière (et encore cela, la façon qu’il avait de se laisser déborder par Marine, se faire totalement outrepasser, qui ne collait pas, avec ses airs un peu machos, ses airs à sauter les filles – et cela bien sûr dans ce qui m’avait plu, qu’il puisse me sauter, je ne vais pas le nier, affriolée par un air à sauter les filles mais qui cachait une mélancolie et pourtant dupe, c’est cela que je voulais dire) et pourtant dupe de ces apparences, j’avais pensé qu’il était au fond assez banal, sa gueule juste comme un masque, et pas très fin, l’air à sauter des filles, comme si toutes ces apparences se recachaient derrières ce qu’elles cachaient, ça aurait comme : un masque de macho viril dur qui saute des filles qui cacherait une mélancolie profonde avec tendresse mais qui cacherait elle-même, de nouveau, le masque d’un type ordinaire, d’un coup furtif ; et pourtant j’étais tentée, cher Adrien, pourtant séduite – peut-être que quelque chose dans mon corps voyait plus juste que moi.

Il a été très tendre, très doux. Il ne m’a pas du tout sautée. Nous avons fait l’amour une première fois, très lentement et avec mille attentions, comme si nous étions fragiles, et sans doute nous le sommes. Ensuite il a dormi et je vous ai écrit, puis nous avons mangé, discuté tout mêlé en inconnus et en intimes. Nous avons à nouveau fait l’amour, plusieurs fois et toujours avec cette même douceur, cette même précaution dans les gestes et puis peu à peu, en se rapprochant, en se réchauffant, quelque chose de très lumineux, comme un grand espace libre, comme, on pourrait dire cela, un plongeon nu dans le lac bordé par la forêt sauvage. Un abandon.

Je ne veux pas rentrer dans les détails, cher Adrien, même à vous je ne veux pas raconter cela, qui l’abîmerait. Seulement je réponds à la question que vous posez à mi-mot, et puisque j’ai aimé cela : je n’ai pas pensé, à aucun moment, qu’avec Rosario je n’aurais pas cela. Car je l’aurais, sans aucun doute. La douceur, l’attention, et mille choses encore. Et tout contre ou tout autour du sexe dressé de Martin, et que j’ai aimé aussi, je n’y ai pas pensé encore. Ce n’est que plus tard, bien plus tard, j’ai réalisé qu’au fond cela m’avait donné le courage, au contraire, m’avait comme appris à nouveau la myriade de sensations qui fait l’amour, la myriade de flux, de connexions et le sexe tendu en est une – et n’en est qu’une. Et vous savez, nous en avons parlé un peu aussi, et peut-être qu’en faisant l’amour avec moi, il y pensait et c’est comme si le sexe de Martin m’avait donné l’apaisement (plutôt que le courage) l’apaisement d’approcher le sexe de Rosario. Essayer, au moins cela, ne pas se tenir à la porte : se risquer un peu, mais sans avoir peur.

Ce que je voulais dire, j’avais commencé par là, ne vous inquiétez pas de là où nous logerons, où nous partirons, et nous n’allons pas disparaître, je n’ai aucune intention de fuir vous savez. Je voudrais finir de revenir, au contraire.

Bien à vous,

Thérèse

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