Marc,

Ce matin je me suis réveillé aux environs de 9h, je me suis tourné et retourné dans mon lit, la tête sous la couette pour me protéger du soleil qui se faufilait entre les stores. Je me suis levé vers 10h, toujours en caleçon et pieds nus car mon frère se lève tôt pour aller travailler ; je n’avais aucune chance de le croiser. Dans la cuisine, je me suis fait un petit-déjeuner copieux, à base de jus d’orange et de thé, de beurre salé et de confiture sur des tranches de pain aux noix, avec des copeaux de fromage, deux moitiés de kiwi, un yaourt et le son de Radio Nova. Hier j’ai rendu mon mémoire à la fac, après cinq jours de rédaction et de relectures acharnées, alors j’ai décidé de m’accorder aujourd’hui un peu de repos et de paresse. Je me suis connecté sur Facebook, sur Twitter et sur ma boîte mail, j’ai actualisé cent fois mes profils et je suis allé me doucher. Je suis resté un moment sous le jet d’eau brûlant, à penser, à remettre de l’ordre dans mes idées. Je me suis dit qu’il fallait que je marche pour inventer de nouveaux chapitres de mon livre, pour étirer le fil de mon inspiration, pour ne pas rester enfermé. Une fois propre je me suis habillé, j’ai descendu les escaliers et je suis sorti. Le quartier tu l’as vu est l’un des plus beaux de Paris, fait de rues étriquées, de murs penchés qui flanchent, de places encastrées comme des secrets, entre la rue du Temple qui mène dans le Marais, la rue de Turenne et ses beaux magasins, et puis le Marché des Enfants Rouges où les étals nous entraînent, des Caraïbes jusqu’au Japon et en Italie, entre le Maghreb et le Liban. C’est un quartier bobo j’en conviens, mais j’aime bien passer là et dans la rue de Bretagne, entre la fromagerie et les rôtissoires où grillent des poulets, la Mairie du 3e et le square, les cafés les nappes à carreaux, les brocantes et les hipsters à vélo. Je suis rentré plein de nouvelles idées, je me suis dépêché pour les jeter sur mon clavier, vite, avant que les phrases ne se dissolvent comme des rêves inachevés. Déjà je construisais des formules et des syntaxes, les mots s’articulaient dans ma tête et j’avais peur de tout oublier. Je suis arrivé devant chez moi, j’ai regardé dans la boîte aux lettres et je n’ai rien trouvé, hormis un petit message imprimé qui disait VOUS AVEZ UN COLIS. Le gardien à la loge m’a remis un paquet : c’est le livre de García Márquez dont tu m’avais parlé dans ton premier mail, et que j’avais commandé. Cent ans de solitude. Je l’ai feuilleté rapidement, et j’ai été englouti par ce monde primitif qui se met en place, les pionniers qui font figure de divinités, les liens du sang qui se mélangent dans la moiteur tropicale. Mon ébauche n’est qu’une pâle copie de ce roman que je dévore, c’est un récit immature et j’ai honte de te l’avoir envoyée, aussi je te demande de ne pas le lire s’il est encore temps, car je vois bien qu’il me faudra encore des années avant d’atteindre ce niveau, je ne suis pas prêt et peut-être que je ne le serai jamais. Cette angoisse a pesé sur moi tout au long de l’après-midi. Je suis resté dans mon lit à ne rien faire, à lire et à regarder des séries, à fixer le plafond lézardé et ses fausses moulures de plâtre. Enfin j’ai vu ton mail ce soir et mon cœur a bondi d’un seul coup, car je n’espérais plus recevoir de réponse. Désormais ma vie te semblera moins faite de fumée, et j’espère que tu m’en diras plus à ton sujet : qui est ce Marc R. Pulsar, et à quoi correspond l’initiale entre le nom et le prénom ? qui est ce « nous étions », parti quelques jours en voyage ? est-ce que tu as une femme, des enfants ?  Je ne connais même pas ton âge, à vrai dire je ne sais rien de toi hormis que tu possèdes une librairie. Est-ce tu ne cherches pas un stagiaire pour l’été, par le plus grand des hasards ? En tous cas je ne veux pas te troubler.

Amicalement,

Antoine.

PS : qui est Gabriel ?

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Une pensée sur « Matière »

  1. Il y a une chanson de Clarika qui s’appelle Marco, en hommage à un étudiant enlevé en colombie…
    « Marco, il faut relire Garcia-Marquez je m’en étais fait la promesse/Ca vaut la peine je te crois mais je n’y arrive pas » :)

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