Salut Adrien,

J’ai fait comme on avait dit. Avec trois ans et demi de retard. Je suis finalement sorti de mon trou pour découvrir le monde. A vrai dire, je ne comptais pas prendre de tes nouvelles ni en donner avant longtemps, mais ces sonnettes bizarres ont attiré mon attention et je suis tombé sur ton nom comme si la ville aquatique essayait de me faire passer un message. Au début je voulais prendre une photo avec mon téléphone, et puis j’ai pensé qu’il fallait redonner une chance à l’écriture de susciter ses propres images. Bref, figure-toi que nous sommes à Venise. Et qu’il y a des Pulsar dans le quartier de Dorsoduro. Je t’écris depuis une petite chambre avec rooftop trouvée sur AirBnB, le propriétaire est un Chinois qui a refait sa vie ici et qui ne parle ni anglais ni italien, de ce fait nos échanges sont assez limités.

C’est étrange, après des mois d’oubli, de coller à la suite les 6 lettres de ton prénom. C’est étrange tout ce qu’un prénom peut condenser de souvenirs et d’obsessions maladives. Il faut imaginer les torsions, les soubresauts, l’élasticité et la persistance de certaines idées, la lutte entre la matière et l’imagination : un visage réapparaît sur la gueule d’un gondolier sexy, un visage qui revient toujours avec obstination -sourire carnassier, regard gris, fixité des yeux qui semblent s’accrocher à leur proie comme des aimants-, il faut imaginer ce phénomène qui se fond avec fluidité dans la perception des choses, un peu comme un tour de magie. En trois petites syllabes, ton prénom reproduit ce visage en série, dès lors que les hommes sont grands et bruns et porteurs de ténèbres, bien sûr ici c’est encore pire avec cette profusion d’Italiens. Quand un garçon appuie son regard dans le mien je me demande si ton âme attirée par moi, ou moi attirée par elle, ne se glisse pas de peau en peau sous des avatars successifs. À nouveau, il faut se retrancher dans le capharnaüm intérieur du romancier, fabrique d’univers qui rivalise avec le bouillonnement des rêves. Depuis tout ce temps tu penses bien je suis un expert en terme de refoulement : il suffit de sentir les idées qui remontent, un détail qui ravive une amorce de souvenir, aussitôt les mécanismes de défense entrent en action. D’un coup je me coupe du réel et me réfugie dans l’imagination, où intrigues et personnages se subdivisent à mesure que les mondes effectuent leurs mitoses. Ces personnages sont autant de préoccupations, de soucis, d’interrogations, parfois plus que je n’en éprouve pour les vivants.

Adrien, plus les années passent et plus j’ai l’impression de n’avoir pas de prise sur le réel. Comme si plus rien n’avait de solidité, comme si j’étais devenu étranger au monde. Ce roman intérieur n’aura jamais de forme concrète ni définitive, il n’est pas voué à être publié ni même écrit, il est une prolongation, une armure de ma pensée qui s’écoule et ruisselle et déborde sur la perception, sur les sentiments, déforme les lieux, les gens, les liens qui nous attachent, transforme les sentiments avec plus d’opacité qu’elle ne mélange les visages. Tout au long de ma vie, elle étendra ses ramifications, ses multiples veinules, elle prendra le pas sur le réel tandis que le réel me semblera plus abstrait.

Sur ces considérations, je te laisse pour aller me coucher.

Antoine

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