je viens de lui téléphoner. Il m’a demandé si ça allait à Paris, il m’a demandé ce qu’il y avait de neuf et je n’ai pas su quoi répondre, j’ai pris des nouvelles de maman et il a dit « oh tu sais », c’est toujours ce qu’il dit quand rien ne change et là-bas rien ne change jamais. Il parait que le temps est relatif, il ne coule pas toujours à la même vitesse. Je crois que le temps ne passe plus du tout chez mes parents, il a figé la maison comme le pays de la Belle au Bois Dormant.

49 ans. 13 de plus que toi. Tu t’imagines, dans 13 ans, tu auras son âge et moi le tien, tu seras peut-être un homme triste dans sa maison de province avec une femme qui devient folle, tu penseras peut-être à nous deux et tu te diras que le temps a passé bien vite, tu te souviendras de ces semaines entières où nous étions cloîtrés dans ta garçonnière, à faire l’amour comme des sauvages sur ton lit, sur le tapis, sous la douche, contre le radiateur, entre les bouquins de la table basse et à quatre pattes sur le canapé, face aux murs la bouche sur le papier peint, agrippés à l’évier ou au lavabo, toujours en sueur et trempés de sperme, gémissant comme des animaux. Tu te souviendras des nuits où tu rentrais tard après le boulot, après un dîner, après un dernier verre entre collègues ou avec des amis, l’haleine alcoolisée, les gestes brusques et le regard vitreux, tu n’avais plus qu’à te glisser en moi, à prendre du plaisir et à décharger, à t’endormir le nez dans mes cheveux, ta queue ramollie à peine sortie de mon cul et tes jambes collées à mes cuisses. Dans 13 ans, qui sait, je serai peut-être bien conservé comme toi aujourd’hui, je me serai peut-être décidé à fréquenter les salles de sport, j’aurai peut-être le visage marqué et moins adolescent. Peut-être que mes yeux verts gagneront en magnétisme et en densité, il me suffira de jeter un regard pour faire tomber les garçons dans mes filets, peut-être que je n’aurai jamais le temps de paresser et que je gagnerai beaucoup d’argent. A mon tour je me sentirai invincible et puissant, un petit dieu entouré d’échansons, bien sûr il y aura de la nostalgie de temps en temps, des souvenirs qui traînent et des morceaux de réminiscence. Je repenserai à ce jour où tu m’as dit que la caissière du Monoprix me prenait pour toi et où je me suis imaginé pour la première fois que je devenais peu à peu Adrien Pulsar, que ça n’était pas juste un patronyme dans la tête d’une femme qui me voit tous les jours et qui n’est rien pour moi, que ça n’était pas seulement toi qui devenait jaloux comme un Antoine Brühl en plus vieux, mais que mon identité et la tienne avaient peut-être commencé à se mélanger, à fusionner à force de jours et de nuits lovés dans les bras l’un de l’autre, à force de baiser dans l’obscurité.

Adrien, il est peut-être temps d’inverser la tendance. Dis-moi ce qui te chagrine, dis-moi qui est Thérèse et ce qu’elle te veut, je ne vais pas la laisser te torturer indéfiniment. Un jour tu auras 49 ans, j’en aurai 36 et nous aurons déjà bien vécu, il ne sera plus temps de se poser des questions, de tourner autour du pot sans jamais oser dire les choses. Je vais être honnête avec toi : j’ai peur que tu me perdes. J’ai peur de me sentir prisonnier dans ta garçonnière, j’ai peur de me lever un matin sans savoir respirer. Moi aussi j’ai besoin de voyage, moi aussi je veux du nouveau. Ce mec de la BU, je m’en fous, je me fous de G., d’Etienne, de Nino, il n’y a que toi que j’aime intensément. Est-ce que tu ne peux pas nous imaginer ensemble dans 13 ans, te projeter avec moi sans ta femme et sans tes enfants ? Est-ce que tu ne penses pas que ce serait différent, que tu n’aurais plus besoin de te cacher, plus besoin de secrets, plus de mensonges ni de fausses identités ?

Est-ce que tu seras toujours mon Adrien, est-ce que je serai toujours ton petit voisin d’en-dessous ?

Antoine.

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Une pensée sur « Mon père a 49 ans, »

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