Cher Marc,

J’ai trouvé ton adresse en farfouillant sur le net et je me risque à t’écrire pour faire ta connaissance et te demander conseil. Je m’appelle Antoine Brühl et je suis le petit ami de ton frère Adrien, je suppose qu’il a dû te parler de moi ce weekend et j’aurais aimé venir avec lui pour te rencontrer, mais il avait des choses importantes à te dire et il valait mieux que je vous laisse le temps de vous retrouver.

Adrien m’a dit que tu es libraire et je me dis que peut-être tu pourrais m’aider, car j’écris un livre depuis des années et j’ai besoin d’être lu par une personne éclairée, une personne qui saura me critiquer sans me détruire, et me donner des pistes pour me faire publier. Il s’agit d’une saga familiale en trois volumes,  où l’on observe les effets du temps sur les individus et les générations, comment les années entre-tissent les destins au fil du siècle et altèrent des lieux qui ne changent pas, des lieux hantés par une suite de générations, des pères et des mères et puis leurs enfants et leurs amants, et les enfants de leurs enfants, comment les visages se chargent de rides et les maisons de rouille et comment le cuivre verdit, comment les murs immobiles et muets sont imbibés de souvenirs comme des buvards tachés de secrets indicibles. C’est l’histoire d’une petite famille sicilienne qui s’est installée en France à la fin des années 50, traumatisée par son arrachement à la terre et aux champs d’oliviers, et la bouture difficile dans une Bourgogne pluvieuse, une famille déchirée mais solide, amoureuse du vin et nerveuse, une famille qui se croit maudite et qui entretient le mythe de son propre malheur. Je connais bien ces paysages de Côte d’Or car je suis né là-bas, sur la route des Grands Crus entre Beaune et Dijon, dans une petite ville du nom de Nuits-Saint-Georges. Mes personnages évoluent dans ces décors qui me sont familiers, des vignes et des maisons de pierre, des vieilles rues, des toits de tuiles jaunes et noires et une rivière, le Meuzin, qui grossit le flux de la Saône. J’ai fait beaucoup de recherches et je me sens prêt à écrire, je connais l’architecture de la saga, son ossature et les multiples péripéties, j’ai dressé un portrait détaillé de tous les personnages et ils sont pour moi comme des amis, mais j’ai du mal à me lancer, je suis toujours influencé par mes lectures et je n’arrive pas à stabiliser mon style, je ne sais pas par où commencer, si je dois dire je, ou il, si je dois écrire au présent ou au passé.

Dis-moi si tu es d’accord et je t’enverrai des extraits de mon manuscrit, des tentatives et des ébauches de chapitres morts-nés, tu pourras peut-être m’aider à y voir plus clair entre toutes ces possibilités. J’aime ce pouvoir de démiurge que possède tout écrivain, la capacité de créer un monde ex nihilo, de l’étendre et de précipiter sa fin, mais ce pouvoir est grisant et l’on est parfois vaincu par l’infinité des réalités alternatives qui coexistent et qui demandent toutes à voir le jour, si bien qu’on ne peut se résoudre à choisir laquelle existera et lesquelles resteront dans les limbes.

Au plaisir de te lire et de te rencontrer,

Antoine.

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poursuivre la correspondance

2 réflexions sur « Premier contact »

  1. Bien sûr, c’est uniquement pour avoir des conseils littéraires, et pas du tout pour rentrer un peu plus dans le monde et la vie d’Adrien… à manipulateur, manipulateur et demi ;-)

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