Cher Adrien,

Tu ne te souviendras sans doute pas de moi… Oh ! Tu permets que je te tutoie encore, bien que tu sois devenu un homme maintenant ? 36 printemps quand viendra l’été, si je ne me trompe pas. Mais nous, les vieilles maîtresses d’école, tutoyons toujours nos élèves, comme s’ils n’avaient jamais grandi : c’est au Cours Moyen que tu étais dans ma classe. Suis-je bête, je ne t’ai pas encore dit mon nom ! C’est que je perds un peu la tête avec l’âge… Bref, je suis Madame Bled, l’institutrice du Cours Moyen de l’école Albert Camus à Talence, dans la rue Lavoisier.

Oui, Bled comme « petit Bled » : cela vous faisait toujours un peu rire quand je vous disais « sortez votre Petit Bled ! » Et pourtant, je ne vous ai jamais dit mon prénom, cela ne se faisait pas à l’époque. Aujourd’hui, cela n’a plus guère d’importance, et je peux bien te l’écrire : bien que nous n’ayons aucun lien de parenté avec les auteurs de ce beau livre, mes parents, farceurs et facétieux, ont poussé la plaisanterie jusqu’à me prénommer Odette. Est-ce le fruit du hasard si je suis devenue institutrice ?

Tu n’étais pas le plus terrible, bien au contraire, l’orthographe et toi vous étiez de vrais amis. Tu étais même un élève exceptionnel, et pas seulement dans cette matière. Je n’en dirais pas autant de certains de tes camarades de classe !

Je n’habite plus Talence depuis ma retraite : j’y étais venue pour suivre mon mari, originaire de cette belle région, mais, après sa disparition, je suis retournée dans mon pays, mon chez moi, Nîmes, où je suis aussi près de mon berceau cévenol que de la Camargue chère à mon cœur. Mais j’y ai gardé de nombreux amis et j’y reviens souvent, toujours avec plaisir.

Dernièrement, j’admirais la toujours somptueuse vitrine de la pâtisserie Boutet : tu te souviens, celle sur le Boulevard Gambetta : nous y étions allés en sortie pour un article dans notre journal de classe et en étions revenus tellement impressionnés que nous avions rédigé un numéro spécial et même confectionné un album… et le chef pâtissier nous avait récompensés d’une dégustation inoubliable ! J’étais donc à me régaler les yeux quand un jeune homme m’a abordée timidement en me demandant si j’étais bien Madame Bled. C’était Vincent Balesta, ton camarade de classe ! Nous avons commencé à discuter, du passé et du présent, et, comme nous étions partis pour un brave moment, je me suis autorisée à l’inviter dans le salon de thé de la pâtisserie : à mon âge et avec le temps passé, je peux bien faire tomber quelques barrières. Et puis, toute seule je serais peut-être restée à ne déguster que des yeux… mais cela aurait été dommage. Ce serait trop long de te raconter tout cela par le menu… d’autant que je t’impose un peu cette missive sans savoir si tu auras le temps de lire.

Vincent m’a dit que tu travaillais dans une boite mais je ne me représente guère ce dont il s’agit. Il est resté assez flou sur le sujet… sur tout ce qui te concerne d’ailleurs. J’ai cru comprendre que vous étiez plus ou moins brouillés, il ne m’a pas donné de détails ni d’explications. J’ai eu l’impression qu’il ne voulait pas ternir l’image que je garde de toi, c’est tout à son honneur et je n’ai pas insisté. Je lui ai seulement demandé ton adresse, qu’il ignore à ma grande surprise. Il m’a dit qu’il avait revu ton frère aîné, enfin Marc, dernièrement et qu’il avait seulement ton adresse « mail ». En me la notant sur mon calepin, il avait bien un petit sourire aux lèvres, mais sans doute un reste de respect ancien l’a empêché de se moquer de moi comme le font mes enfants et petits-enfants dès qu’il s’agit d’ordinateur et de ce genre de machines.

Marc… Je me souviens bien de ton frère, même s’il était déjà au collège quand j’ai été nommée à Albert Camus – le rêve de toute lectrice. Je me souviens de tes frères en fait, Gabriel aussi venait parfois t’attendre après le portail de l’école, un peu moins souvent que Marc, il me semble. Mais déjà à l’époque, je n’en étais pas si sûre : les collègues en parlaient et je l’avais constaté aussi, ils jouaient de leur ressemblance et se faisaient facilement passer l’un pour l’autre. Melle Audibert, la maîtresse du Cours Préparatoire, m’avait raconté qu’un jour un des deux était malade, Marc je crois. Enfin elle pouvait interpeller Gabriel sans peur de se tromper. Et le lendemain, même chose… sauf que ce dit lendemain, Gabriel à son tour avait gardé la chambre et c’était Marc qui se portant mieux, était revenu en classe, se gardant bien de la détromper : elle ne s’en aperçut que le soir quand votre mère lui demanda comment s’était passé la journée ! Se ressemblent-ils toujours autant, adultes ? Vincent m’a parlé de la librairie de Marc, à Libourne, mais j’ai oublié ce que fait Gabriel (le fait du champagne peut-être, qui accompagnait les délicieux macarons ?)

D’après Vincent tes parents se portent bien mais il m’a dit qu’il n’avait pas véritablement de nouvelles récentes. Sont-ils toujours à Madirac ? Il y a belle lurette que je ne les ai pas croisés.

J’aurais bien aimé demander à Vincent si tu construisais toujours tes « machines imaginaires ». Tu te souviens, tu en cachais dans les recoins de l’école — dans la cabane du jardinier, dans les préfabriqués à l’abandon, sous la charpente du préau — et tu courais les retrouver à chaque récréation. Quand nous ne te voyions pas rentrer en classe, un camarade devait faire le tour de tes endroits secrets — des secrets quelque peu éventés ! De temps en temps, tu en apportais en classe, pour le petit musée : leur présentation était toujours un moment de grande poésie. Tu n’étais pas avare d’explications envers tes copains et tu menais régulièrement les ateliers bricolage où tu partageais ta passion. Tiens, j’ai revu il y a quelques temps Suzanne Florès avec qui vous rivalisiez d’adresse et d’inventivité pour que les copains choisissent vos ateliers : c’est une belle jeune femme et elle promenait son premier enfant, une petite Lili.

Elle était pressée ce jour là (un rendez-vous chez le pédiatre) et nous n’avons guère échangé plus de trois ou quatre phrases. J’aurais pu lui demander si elle était toujours en relation avec toi. Te souviens-tu la fois où vous aviez disparu tout un mercredi après-midi ? Gabriel et Marc vous avaient finalement trouvés dans votre cabane dans les arbres. Une cabane que vous vous étiez construite sans rien dire à personne. Un refuge où vous écriviez chacun des poèmes, des nouvelles et toutes sortes de textes. Vous projetiez même un roman à quatre mains… ou même plus : vous vouliez inviter des amis ou des inconnus à écrire une page chacun, un peu à la manière des cadavres exquis dont vous vous régaliez en classe ! C’est ta maman qui m’avait raconté cette anecdote : elle me reprochait gentiment de vous bercer de rêves d’écriture avec mes « pratiques pédagogiques dites innovantes ». Dans le fond, je crois qu’elle était très fière de toi… mais tu lui avais flanqué une belle frousse !

Ce qu’elle ne m’a pas raconté mais dont j’ai été témoin, c’est la colère que tu avais ensuite envers les camarades qui vous « traitaient d’amoureux ». Je te revois encore, tout rouge, écarlate, criant que la prochaine fois tu partirais au bout du monde. Voyages-tu souvent ? Es-tu parti au bout du monde ? En tout cas, Suzanne habite toujours Talence et tient une librairie — tout comme Marc, tiens, mais une librairie jeunesse. J’irai y faire un tour quand elle reprendra.

Eh ben dis-donc, je crois que je n’ai jamais écrit aussi longuement sur mon clavier à une même personne. Si je te dis que ce n’est pas mon fort, tu vas peut-être penser « mais qu’est-ce que ce serait alors, elle est déjà tellement bavarde ! » Cependant, tu dois bien te douter que j’étais plus à mon aise quand ma craie blanche crissait sur le tableau qu’avec ce clavier et cet écran. La craie ne crisse plus mais mon fils, lui, se crispe quand je multiplie sans raison (dit-il) le nombre de clics sur ma souris.

Enfin, je serais heureuse si tu voulais bien me répondre, mais surtout, si tu me donnais ton adresse postale. J’ai encore de nombreux souvenirs de tes années dans mon Cours Moyen et j’ai surtout des exemplaires de nos journaux et de nos albums qui attendent preneur dans des cartons dans mon grenier : « Le moulin à écrire », « Les abeilles courageuses », « Les renards imprimeurs »… Te souviens-tu ? Il y avait aussi les journaux d’école : « Le Mythe des stylos » ou « Le premier texte ». Et les magnifiques recueils de poésie, « Les vers ou le droit », « Chut », « PoésiE SecrèTE » et bien d’autres. Vous n’étiez pas en panne d’inspiration pour écrire, ni pour trouver des titres autour du nom prestigieux de notre école !

En espérant ne t’avoir pas lassé avec mes radotages et mes souvenirs, j’espère que cette lettre, ou plutôt ce message, te trouvera au mieux.

Au plaisir de te lire ou de te revoir,

Bien à toi

Odette Bled

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2 réflexions sur « Qu’est-ce que le bonheur sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène ? »

  1. « Qu’est-ce que le bonheur sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène ? » C’est un sujet de bac, ça, non ? :)
    Très beau mail, Adrien enfant, la belle idée.

    1. Non, vous savez, moi, je n’étais qu’institutrice, alors je ne me vois pas proposer un sujet de baccalauréat. C’est tout simplement une citation de ce cher Albert Camus (dans Noces), cela m’a paru approprié puisque c’était le nom de notre école. Mais il paraît que c’est un peu long pour un « objet » : c’est que je ne suis guère familière de ce genre de correspondance. Dites, vous croyez qu’il va me répondre, Adrien ? Merci en tout cas pour vos compliments !

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