Cher Adrien,

Je ne me suis pas dégonflée. J’ai mis un terme à quinze ans de silence. J’ai appelé ma mère.

J’ai eu un doute au moment de l’appeler, vous savez, même quand j’étais partie je n’avais pas osé tout de suite rompre la communication (c’est idiot de le dire ainsi, la communication était rompue depuis belle lurette) et j’avais eu le temps d’apprendre la séparation de mes parents et plus tard encore, quand on ne se parlait presque plus jamais, la mort de mon père, mais peut-être que ces appels épars n’étaient qu’une manière de la regarder en chien de faïence – c’est bien le genre de chien fragile que j’étais et qui ne pouvait que se tapir dans l’ombre pour esquiver ses chiens à elle qui étaient tellement plus féroces, les limiers qu’elle payait pour me trouver et les autres, les fauves de l’imaginaire, la culpabilité la honte le doute, cette sorte de chiens là, est-ce que ce ne sont pas les pires ? peut-être que je n’ai cessé de l’appeler que quand la menace m’a paru suffisamment faible, son pouvoir suffisamment éteint et pourtant est-ce que ce n’est pas une folie de la convoquer à nouveau maintenant, dans ce moment de transition, dans ce moment-là sans filet, j’ai douté de cela, de l’appeler à ce moment-là comme si j’étais encore une fille qui appelle sa mère (et qui s’apprête à retourner sous son toit ! mais ce n’est pas vraiment son toit, et puis ce ne sera que quelques nuits, d’ailleurs si ça se trouve nous trouverons autre chose ou la belle étoile il ne doit pas faire froid en Sicile, excusez-moi je n’ai pas encore du tout parlé de tout cela) ce n’est pas elle, cher Adrien, ce n’est pas la fille qui a appelé mais la femme qui se manifeste, la femme libre et justement parce que libre enfin, et c’est comme pour Salima : fuir ma mère et vivre dans cette fuite c’était encore une façon de rester sous son joug, et le seul choix qui m’en libère c’est d’affirmer cette liberté, de l’affirmer éhontément, est-ce que vous ne croyez pas cela ? qu’il suffit peut-être de le dire pour que cela soit.

J’ai appelé ma mère pour achever le retour commencé il y a trois ans et demi, quand je suis revenue. J’ai appelé et j’ignorais que ma mère était retournée aussi. Elle est allée dans le village de sa naissance. Elle vit chez ma tante Lucia, là où elle a d’abord été Regina Scarpia, où elle ne s’était pas encore alliée au nom d’Utterson. Son voyage poursuit le mien, prolonge mon propre retour. J’ai compris cela : retrouver ma mère, c’est encore remonter les origines. Peut-être même, mais je n’ose pas croire vraiment cela cher Adrien, comprendre comment est-il possible que je sois au monde si différemment de celle qui m’y a mise. J’ai glissé loin de son clan, je ne sais pas par quelles forces (tout ce qui me rapproche d’elle c’est ce coup de folie invraisemblable pour Gabriel, ce désir terrassant pour un adolescent que j’aimais aussi, c’est le seul passage qu’on puisse envisager, mais pour elle c’était une mise à mort, chez moi c’était la vie, le début de tous les possibles). Je mesure mal la puissance et les contours du clan de ma mère. Parfois il me semble parfois que c’est celui des dominants, pourtant je sais la dureté des règles de ce clan, je sais comme elles étouffent, je connais l’étau qui nous étrique toujours un peu plus quand on y appartient, qui broie l’idée même d’être soi. Il me semble bien inadapté, ce clan, et pourtant est-ce que ce n’est pas aussi celui de la Manif pour tous, et comme ils étaient ridicules, et comme ils étaient d’un autre âge, et comme ils sont pourtant puissants, cher Adrien. Est-ce qu’ils sont plus ou moins puissants qu’une rafale de kalachnikov dans une boîte de nuit gay ?

Cher Adrien, je ne comprends pas grand-chose au monde, mais je vois qu’ils sont nombreux, ces clans qui se le disputent, que leur haine des autres tisse un grand filet dans lequel on se prend, nous qui ne voulions pas de clans, nous qui ne voulions qu’une joyeuse pagaille, nous qui ne voulions qu’être nous et que les autres soient eux-mêmes, est-ce que nous sommes naïfs cher Adrien, est-ce qu’être soi, c’est toujours conquérir un bout du territoire ?

Tout ce que je sais, c’est que la fuite est terminée, et qu’il n’est plus temps de courir devant les cauchemars du monde. Les cauchemars étaient partout depuis longtemps et courir ne servait à rien, la seule manière de s’en tirer c’est de faire volte-face et d’affronter – se révolter, en somme. Regina Utterson n’est sans doute pas le plus dangereux de ces monstres, au téléphone après la surprise, après l’absence d’effusion mais une forme d’émotion tout de même, il m’a semblé que ce n’était guère qu’une petite vieille brisée, mais il faut se méfier des reines déchues, est-ce que vous ne croyez pas cela ? Et puis là-bas, puisque nous nous apprêtons à y aller, il y aura ma tante Lucia et c’est un grand soulagement. Surtout, Rosario viendra avec moi. C’est une force, et puis franchement cher Adrien, cela promet d’être épique, nous n’allons pas pleurer ou pas seulement. A vrai dire, cela me soucie également. L’histoire de Rosario lui appartient, je refuse d’en faire un instrument contre ma mère (et je voudrais n’avoir plus d’arme à prendre contre elle, l’affronter par ma volonté de paix, mais cela est si difficile). Je ne veux pas attendre de lui qu’il raconte son histoire. A vous, il l’avait fait spontanément, parce qu’il vous apprécie, et sans doute vos amours l’avaient mis à l’aise : avec ma mère ce sera différent, mais je sais bien qu’il peut se raconter aussi par goût de la provocation, pour mettre mal-à-l’aise. Je voudrais ne pas attendre cela, mais j’ai l’impression malgré moi que notre voyage se noue déjà autour de ce moment.

Vous savez, en Italie, Rosario est un prénom masculin, et c’est une des raisons, peut-être des prétextes, pour lesquelles il n’a jamais changé de prénom. Pourtant il n’avait jamais mis les pieds là-bas. Peut-être qu’il y a du sens aussi dans cette coïncidence.

Bien à vous,

Thérèse

Tweet about this on TwitterShare on Facebook
remonter la correspondance
poursuivre la correspondance