Adrien,

Je suis revenue. C’est Thérèse. J’ai trouvé ton adresse sur internet.

Je suis revenue. Après, il faudra que je t’explique comment je suis partie. Pourquoi non parce que c’est pour rien, pour un moustique, pour un mirage. Et une fois que j’ai eu claqué la porte de l’usine tout a claqué d’un coup. Tout m’a claquée.

C’est moi mais tu ne me reconnaîtrais pas. C’est Thérèse. Il faut que tu t’imagines : quand les gens me regardent ils regardent une femme. Ou peut-être que tu me reconnaîtrais. Quand même j’ai gardé ma natte. Et je suis brune à nouveau. Et les mêmes lunettes rondes, enfin d’autres, mais les mêmes. Mais une femme, un corps de femme, il me semble. Tu crois que tu me reconnaîtrais ?

Je ne peux pas dire : j’ai tout claqué. Ça non je ne peux pas. Tout s’est claqué à moi. C’est le mieux, pour décrire ça. L’usine d’abord puis le village, les parents, la messe, le château, même la grosse bibliothèque. A un moment j’ai dit deux choses. J’ai dit que j’allais cultiver mon jardin, « un grand jardin avec des arbres forts et des fruits lourds et juteux qui nourriraient le monde ». J’ai dit exactement cela, dans l’usine, personne ne m’a entendue. A présent je suis revenue.

C’est Thérèse. J’ai trente-cinq balais maintenant. Le type qui a vérifié mon passeport à l’aéroport a dit ça : tiens, c’est le jour de vos trente-cinq balais. J’ai posé mon sac dans ma chambre de bonne, je suis redescendue et dans un magasin j’ai acheté trente-cinq balais que j’ai montés chez moi. Il y a donc maintenant : mon lit, une armoire vide, mon sac, et trente-cinq balais, tous identiques. J’habite à Paris. Depuis deux jours. Ta boîte est à Paris, non ?

J’ai dit une seconde chose avant de partir, en partant, une seconde chose qui m’a fait partir. J’ai dit que j’allais bâtir le monde de mes mains et faire irradier la lumière. Je suis revenue. Irradier la lumière. Je trouve encore que c’était beau. C’était beau, non ? C’était beaucoup, en tout cas.

C’est Thérèse, c’est moi, ce n’est que moi. Tu sais, pendant toutes ces années, j’ai trouvé le monde déjà bâti. Souvent il fait sombre et je n’ai pas apporté la lumière. Rien n’a poussé dans mon jardin, non plus. Je suis contente de t’avoir retrouvé.

Excuse-moi de l’écrire encore, je voudrais le dire, je le crierais mais mes trente-cinq balais s’en foutent – trente-cinq balais dans la chambre d’une seule bonne – je suis revenue, c’est Thérèse ! J’ai trouvé ton adresse sur internet. Par hasard. Ton adresse mail professionnelle, je n’ai pas compris, ce qu’était cette boîte, je n’ai pas regardé. Tu me le raconteras, toi. Il ne doit pas y avoir trente-six Adrien Pulsar, non, c’est bien toi ? C’est forcément toi. Je n’imagine pas que ce ne soit pas toi.

C’est Thérèse et tu sais, je ne sais pas très bien ce que je vais faire de moi maintenant. Maintenant que je suis revenue. Mais j’ai trouvé ton adresse, ton adresse sur internet.

Réponds-moi.

Ton amie, Thérèse

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poursuivre la correspondance