Cher Adrien,

C’est un peu excessif de dire que je ne doute plus, est-ce que vous auriez oublié à qui vous parlez ? Ou bien c’est juste une provocation pour obtenir des détails croustillants ? Eh bien sachez que cela commence bien, cher Adrien, et que je n’en dirai pas davantage !

Quand j’ai rencontré Rosario, vous savez, il n’avait pas encore cette barbe épaisse, ce front carré et ces épaules larges, et bien sûr vous auriez pu dire (moi j’ignorais l’existence de ce mot) que c’était un « minet » car après tout lui aussi avait dix ans de moins qu’aujourd’hui, mais on sentait, j’avais senti, j’allais dire même moi mais peut-être justement moi, avec toujours ce décalage, j’avais senti qu’il y avait autre chose et que je n’avais pourtant pas compris. Rosario faisait partie d’une bande d’amis très soudée, et j’étais à la fois éclairée et déroutée par leur prévenance envers lui, leur manière de l’interpeler sans raison, de l’enrober de « muchacho », « chico », « guapo », « tìo », « chavo » et plus encore quand des inconnus s’approchaient de leur bande. C’était comme s’ils tissaient avec ces mots une seconde peau autour de lui, pour dissiper les doutes, ou bien pour que son corps s’en imprègne, s’en gorge. Les mots transformaient plus encore le corps de Rosario que les hormones et les opérations de chirurgie. Est-ce que nous ne savons pas le pouvoir des mots, vous et moi, cher Adrien ? Nous savons qu’il faut s’en méfier, nous savons aussi qu’il faut parfois les laisser nous guider.

Lorsque j’ai compris le sens de cette attention qu’ils avaient pour lui, j’en ai été très touchée. Curieusement, elle donnait à aimer Rosario plus encore que ses amis, est-ce que vous comprenez cela ? Il fallait bien que Rosario soit un garçon exceptionnel pour avoir des amis si doux, si gentils et si soucieux de lui. C’est lui qui m’a raconté, à l’époque il n’en parlait guère qu’à ses intimes – je suppose qu’il m’avait faite entrer dans cette sphère-là, peut-être à ce moment précis, j’imagine, je ne sais pas si je m’en souviens avec certitude, qu’il éprouvait déjà quelque chose de ce qui lui a fait traverser l’Atlantique, l’automne dernier, pour arriver ici, au prétexte d’un ours à lunettes trouvé dans sa cabane, ou à cause de la force métaphorique qu’a pris cet ours pour lui, arriver et me retrouver à Paris (et je ne veux pas exagérer ma place dans les raisons de ce voyage, mais tout de même, après tous ses périples, après tous ces combats – et ici aussi il y a des combats, ça n’en manque pas évidemment – après ses dernières années au cœur de la forêt – et cela par contre il n’y en a pas, pas loin mais pas là – est-ce que nous pourrions vraiment imaginer que c’est pour la perspective d’une baguette, deux croissants et la tour Eiffel qu’il est venu jusqu’à Paris ?) J’étais touchée, et j’étais troublée. Vous savez, cher Adrien, ces années sud-américaines étaient presque la fin de mon voyage, juste avant Boston et retrouver votre trace et cela allait déjà mieux, ce n’était pas les brumes des premières années d’Orient et encore moins la folie folle des années africaines, l’Afrique où j’ai vécu n’existe sans doute pas sur cette planète. Lorsque j’ai rencontré Rosario, j’avais déjà commencé le chemin du retour au monde, mais je n’étais pas prête, pas prête pour un garçon et pas prête pour ce garçon. Je ne l’étais pas il y a trois semaines encore !

Rosario m’a troublée et le plus simple serait encore de dire : il m’a troublée parce qu’il était Rosario, mais je voudrais que vous compreniez et je ne crois pas que cela suffise, il m’a troublée parce qu’il était sûr de lui, séducteur, audacieux, et il m’a troublée parce qu’il était fragile, parce qu’il prenait des risques, il m’a troublée aussi parce qu’il était en transition et que c’était aussi mon cas, d’une autre manière, il m’a troublée parce que son corps était troublant. Cher Adrien, quand nous nous sommes retrouvés lui et moi à l’automne, j’ai été frappée par la façon dont le temps avait travaillé son visage et sa silhouette d’homme. Je l’ai trouvé très beau. Mais je l’avais déjà trouvé très beau alors, et de cette beauté-là que j’ai retrouvé en souvenir sur ses traits d’aujourd’hui, lorsqu’il restait encore des traces du corps de jeune femme sur son corps de jeune homme, j’avais senti cela, ces traces-là me troublaient non pas parce que je les craignais, mais parce qu’elles faisaient partie de ce qui me plaisait. Je crois que ce drôle de désir m’a retenue longtemps d’aller plus proche de Rosario, vous savez. Je ne savais pas ce qu’il disait de moi (bien sûr j’ai fait de merveilleuses circonvolutions, prétexté que c’était vis-à-vis de lui, qu’il n’aurait pas aimé ce trouble-là pour des traces qu’il voulait chasser et pourtant je sais bien, nous avons assez parlé lui et moi, qu’il n’éprouve pas de haine envers ce corps ancien, ce corps qui est né mal taillé pour lui, je sais bien que sa manière à lui est d’assumer le chemin parcouru, de le donner à voir même, je sais bien que cela est vrai jusqu’au plus intime de son corps, que ce n’est pas qu’une question d’argent s’il n’a pas fait cette opération-là, je sais que sa manière de vivre son histoire s’accommode de toute sa complexité et peut bien s’accommoder de la mienne).

Bien sûr, il y a aussi cet autre désir, cet appel d’un enfant, et dans ce monde-là cher Adrien, et sans penser que nous serions de meilleurs parents que les autres, est-ce qu’il ne serait pas urgent de porter des petits Lorca Márquez, des petits Utterson (cela me fait bizarre de le dire avec le nom de mon père mais peut-être qu’à force de le porter, je l’ai un peu changé ce nom). Pour cela, eh bien si notre histoire dure, nous trouverons bien un moyen, ou alors c’est que l’appel n’existait pas et que cela n’était pas fait pour arriver. Nous aurons bien le temps d’y penser en voyageant vers la Sicile, est-ce que vous ne croyez pas cela ? Nous savons que l’horloge tourne, l’horloge de mon ventre qui se rapproche doucement d’après l’heure, pourtant cher Adrien, est-ce que vous pouvez ressentir cela ? depuis que j’ai cessé de fuir, il me semble que je n’ai jamais eu autant de temps.

Bien à vous,

Thérèse

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