Cher Adrien,

J’ai revu Salima ce soir. Je l’avais appelée hier, après vous avoir quitté place de la République. J’ai pensé à elle. La dernière fois que j’avais eu de ses nouvelles c’était en novembre et c’est peut-être pour cela, après l’hommage à Orlando ou dans l’hommage, par ce que j’étais partout, j’étais là-bas, avec eux et j’avais le cœur gros, si gros qu’il pouvait tous les accueillir les danseurs et danseuses arc-en-ciel d’Orlando, et j’étais ici aussi, dans cette déchirure encore béante (et que mille haines tendent encore, cher Adrien, et comme cela est douloureux), dans cette émotion-là et alors j’ai retrouvé Salima.

À vrai dire, cela m’a paru absurde tout à coup d’attendre son appel et de considérer que c’était elle qui devait décider du moment où nous nous reverrions. Au fond c’était le dernier fil de ma soumission (et bien entendu, il y a plus d’un an, lorsque je l’appelais, lui envoyais des sms, alors c’était là que j’étais soumise en dépendant de sa présence comme plus tard de son absence, soumise quoi qu’il advienne, tout était emberlificoté jusqu’à hier où c’était là à mes pieds, déberlificoté, où je pouvais appeler ou ne pas appeler et alors j’ai appelé et j’étais prête à ce qu’elle réponde ou ne réponde pas et elle a répondu et j’ai été bien surprise et je crois qu’elle n’osait pas m’appeler, qu’elle voulait mais qu’elle n’osait pas parce qu’au bout de tout cela, notre histoire – cher Adrien il y a quelque chose d’irréel à écrire « notre histoire », comme si le mot était trop grand et qu’il n’y avait pourtant que celui-là est-ce que vous comprenez cela ? – elle considérait qu’elle n’avait plus le droit et que c’était moi qui devais décider du moment où nous nous reverrions, mais ce n’est pas ce que j’ai fait : j’ai appelé, et nous avons décidé de nous donner rendez-vous le lendemain, je ne sais pas qui l’a proposé, c’est une phrase qui était là, au bout d’un moment.)

Nous nous sommes donné rendez-vous square du Temple, c’était pratique en sortant du Monoprix. Elle m’avait dit qu’elle serait là avec l’enfant, elle savait que cela me ferait plaisir et si elle ne l’avait pas dit j’aurais passé la journée à me demander s’il serait là, au lieu de quoi j’ai passé la journée à me demander ce qui allait se passer, s’il allait seulement se passer quelque chose, si nous allions nous fâcher, pleurer, rire, nous jeter des vérités, si j’allais être blessée ou vouloir la blesser parce qu’enfin cher Adrien il ne faut pas s’imaginer non plus que tout était simple (est-ce que vous vous imagineriez cela ?) que Salima soit devenue simple et que je sois devenue simple et je ne sais pas ce qui aurait été le plus miraculeux des deux.

Nous avons beaucoup parlé, avec une pudeur comme une sorte de carapace toute fine, alors je ne sais pas si l’on peut vraiment dire une carapace, une carapace de papier de soie et à travers on voyait la complicité d’avant et qu’on n’avait peut-être jamais vue, ce n’était que maintenant, en l’entrevoyant derrière la transparence de cette enveloppe pudique, qu’on se disait qu’elle avait été là depuis tout ce temps, et déjà avant quand on ne la voyait pas sous les tensions la colère l’envie l’aliénation, toutes ces choses-là étaient opaques et la pudeur à présent ne l’était pas, n’était qu’une manière de s’approcher prudemment, de ne pas réveiller ces choses-là dont la mémoire n’a peut-être pas disparu. Salima m’a raconté sa vie durant la dernière année, quand elle est partie de chez moi, qu’elle a accouché à l’hôpital, elle m’a raconté le foyer qui l’a hébergée avec l’enfant, l’association qui l’a aidée à trouver un emploi, à s’en sortir, surtout, à accepter cette vie qu’elle s’était faite, maintenant, à accepter l’enfant ou plutôt à accepter son envie d’accepter l’enfant, j’ai compris cela, et d’instinct être libre d’une autre manière, accepter cela encore. Elle m’a dit qu’elle pensait savoir qui était le père et que le visage de l’enfant lui semblait une confirmation mais peut-être qu’elle imagine cela, est-ce que les traits flottants d’un an à peine peuvent vraiment corroborer le souvenir flou d’un amant d’une nuit ? Elle m’a dit qu’elle saurait le retrouver mais qu’elle ne sait pas si elle doit, pour l’enfant, pour elle, un peu pour lui aussi – elle trouve compliqué de se soucier du père de l’enfant alors qu’elle se fiche de l’amant (elle dit que ce n’était même pas extraordinaire, qu’elle espère pour son fils qu’il sera meilleur amant que son père et nous avons beaucoup ri de cela, qu’elle s’imaginait que si une chose pareille devait lui arriver ce serait forcément parce qu’un plaisir infini aurait trompé sa vigilance – elle ne parle pas du tout comme cela mais ça ne rimerait à rien de chercher à imiter Salima alors je n’essaie pas – et qu’elle ne comprend pas, au fond, pourquoi lui et à ce moment-là, sinon que cela devait arriver, elle dit un proverbe en arabe qu’elle ne me traduit pas mais dont je comprends le sens et c’est la première fois que je l’entends parler l’arabe.)

Elle m’a dit qu’elle cherchait un appartement et j’ai su qu’après votre garçonnière, je ne rentrerai pas vivre avec Rosario dans ma chambre de bonne. Cher Adrien, ne vous méprenez pas, il n’est plus question d’arrangements déséquilibrés, de dépendances, simplement je vais rendre mon appartement et je vais dire à mon propriétaire que je connais quelqu’un qui cherche, m’en porter garante et cela devrait aider un peu, pallier l’absence de caution (elle ne s’est pas réconciliée avec ses parents, ce récit-là n’existe pas) et détourner les suspicions de sa tête d’Algérienne. Et pour moi, comme pour Rosario, c’est bien d’aller ailleurs. C’est le moment.

Elle m’a demandé si je voulais prendre l’enfant, l’aider à faire quelques pas (en vérité il n’a déjà plus besoin qu’on l’y aide) et elle me l’a confié. Je l’ai touché, je l’ai regardé. Je l’ai trouvé beau. J’ai trouvé qu’il lui ressemblait. J’ai senti que c’était l’enfant de Salima, et j’en ai été très heureuse. J’ai eu la sensation qu’il aurait un destin fort et beau, mais ce sont peut-être des choses qu’on se raconte. Tout de même, cela m’a paru possible. J’ai dit quelque chose comme : « je ne sais pas si cela peut encore m’arriver maintenant, mais il me semble tellement fort qu’il y a un enfant quelque part, dans le cosmos ou je ne sais où, un enfant dont je dois devenir la mère, que cette histoire est écrite et je n’arrive simplement pas à la réaliser et j’aimerais tellement… » et elle a dit « Je sais » et nous avons beaucoup ri et j’ai un peu pleuré aussi.

L’enfant de Salima est un garçon, il est né le 9 avril 2015, son second prénom est Icham et je ne suis pas voyante extra-lucide pour autant, c’est le prénom du grand-père de Salima, un visage fort et doux dans son histoire. Elle m’en avait déjà parlé et même si je n’avais pas fait le lien je suppose que c’était resté dans ma mémoire. Le premier prénom n’a rien à voir du tout. Ce petit garçon, elle l’a appelé Térence. Allez comprendre, cher Adrien.

Bien à vous,

Thérèse

Tweet about this on TwitterShare on Facebook
remonter la correspondance
poursuivre la correspondance