Cher Adrien,

Alors ça y est, vous allez rencontrer Rosario ! Vous en parlez comme un enfant qui attendrait une friandise. Vous n’allez tout de même pas lui poser ces questions indiscrètes auxquelles je résiste vaillamment depuis des mois ? D’ailleurs parlez-vous espagnol, cher Adrien ?

Oui, bien sûr, (je veux dire : OUI !) nous serons place de la République ce samedi 30 janvier 14h30 et même s’il pleut est-ce que vous aviez vraiment douté de cela ? Nous manifesterons contre l’état d’urgence, contre les atteintes continues (et nous aurions dû commencer à le faire il y a des années) à l’encontre de notre Liberté, contre la fragmentation de l’Égalité, contre les meurtrissures de la Fraternité. Qu’est-ce que c’est que cet État qui répond à des attentats par des atteintes, à des bombes par des fractures, à la haine par la défiance – et portées non pas contre ceux qui nous agressent, mais contre sa propre population ?

Nous nageons en pleine fiction – et dire que j’avais fui les livres, qui me donnaient des hallucinations ! A présent c’est l’hallucination permanente, la fiction omniprésente. Ces guerres lointaines dont on nous rapporte les succès invérifiables tout en affirmant que le danger demeure égal : bien sûr, c’est Orwell, 1984. L’instrumentalisation de la peur pour nous soumettre : Camus, l’État de siège. La justice prédictive, les gens que l’on assigne à résidence dans l’hypothèse qu’ils pourraient peut-être troubler l’ordre public : Philip K. Dick, Minority Report.

Cher Adrien, je voudrais croire que nous aurons de la peine à nous retrouver samedi. Est-ce que vous pensez qu’il y aura du monde ? Il me semble que nous sommes si peu nombreux à nous sentir concernés ! Comment est-ce possible ? Trois cent gardes-à-vue arbitraires ici, place de la République, et toutes mes collègues du Monoprix à deux pas de là s’en contrefichent – tout ce qu’elles ont retenu c’est la poignée d’abrutis (excusez-moi de le dire ainsi) qui ont utilisé comme projectile les bougies du mémorial, cher Adrien mais tant que nous pourrons sortir de chez nous ne serons-nous donc pas assez pour les rallumer, ces bougies !

Je vois bien que ce n’est pas tellement la peur, c’est l’indifférence, est-ce que vous ne pensez pas cela vous aussi ? Elles croient que cela n’arrivera qu’aux autres. Elles ont beau jeu de dire qu’on peut bien rogner sur la liberté pour la sécurité (elles croient ça et ça me rend folle, comme si le papier des lois nous protégeait mieux que renforcer les troupes de juges et de police), elles ont beau jeu car pour leur propre sécurité, c’est la liberté des autres qu’elles sacrifient. C’est ce qu’elles croient. Mais enfin qui sont-ils, ces autres ? Ce sont des musulmans ou des amis de musulmans ou juste des apparences de musulmans, c’est Salima (une femme à qui il arrive de porter le voile et qui disparaît avec son gamin du jour au lendemain, est-ce que cette liberté n’est pas suspecte en 2016 ? et binationale avec ça), ce sont des militants, ceux qui ne s’en laissent pas compter, qui engagent leur corps dans l’espace public pour défendre les libertés, les sans-papier, l’écologie (assignés à résidence, muselés en pleine COP 21 et pourtant pas des terroristes !), ceux qui pointent du doigt le néant de l’État face au besoin d’être nous-mêmes, c’est Rosario – et moi, quand me reprochera-t-on de les fréquenter, ces gens-là trop obèses de liberté quand la loi fait se rétrécir l’espace autour de nous, et mes collègues du Monoprix qui voient les barreaux se serrer mais trouvent qu’on passe encore au travers, elles se croient toutes menues mais se croient-elles fines à l’infini si peu épaisses qu’elles passeraient toujours aussi étroite que devienne la cage, croient-elles qu’elles ne comptent pour rien, qu’elles n’auront jamais besoin de défendre ce qu’elles sont, qu’elles n’auront jamais besoin de se manifester, que leurs enfants n’auront aucun combat à crier dans la rue, que leurs amis auront toujours la bonne origine, mais il faudrait ne pas exister du tout ! Elles voient les barreaux se serrer et pensent que c’est encore large mais cela fait des années qu’ils se serrent et est-ce qu’on sait ce qui stoppera le mouvement ? Ce n’est pas les autres, ce n’est pas loin, c’est peut-être déjà vous parce que subitement (les lois changent si vite et sur un coup d’effroi) ce que vous êtes sera devenu dangereux aux yeux de l’État, qu’il faudra resserrer le rang (vous croyiez que vous étiez alignés et l’on vous dira non, aligné ce n’est plus cela, vous parlez trop fort, vous êtes trop vous), parce qu’on vous trouvera de mauvaises fréquentations, des combats trop velléitaires, je leur crie ça et elles me disent c’est demain, on n’y est pas, c’est de la science-fiction, je crie mais aujourd’hui ce sont Rosario, Salima, mes amis, ici à Paris, c’est moi, Thérèse – et peut-être pensent-elles que je ne suis qu’une anomalie, que je ne vaux rien, pas plus qu’un personnage de fiction et quand bien même, cher Adrien, puisque la fiction devient sous nos yeux réalité ?

Oh je sais bien, elles le disent, tout de même ce n’est pas une dictature. Qu’est-ce que c’est que ce critère, cher Adrien ? Alors il n’existerait que deux mondes, la dictature clairement et strictement définie, encadrée, et la démocratie qui permettrait tous les arrangements, toutes les souplesses de conception de la liberté et du droit, mais du moment que ce serait la démocratie, qu’on serait d’accord sur ce nom, cela irait ? (Et d’abord si c’était une dictature est-ce qu’elles iraient se battre plus volontiers, au péril de leur vie ?)

Cher Adrien, après les attentats de novembre (j’en pleurerais, de vous écrire cela, les attentats de janvier, les attentats de novembre, comme on parlerait des fruits et légumes de saison) je vous ai dit que nous étions des soldats. En disant cela, j’avais cru que nous formions une armée, mais nous ne sommes qu’un régiment chétif, éclatant peut-être mais si dérisoire. Qu’importe. Samedi, pacifiques mais tenaces, nous allons nous battre.

Bien à vous,

Thérèse

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2 réflexions sur « Se manifester »

  1. Ah ! revoilà Thérèse ! Enfin !
    Et si elle envoyait un double de cette lettre à son député ?

    « Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?  » Franck Pavloff, Matin Brun

  2. Et bien la voilà bien énervée Thérèse,on ne la reconnaitrait presque pas ou on verrait pointé quelqu’un d’autre. Moi qui hais l’effet « colibri », je crois plutôt à l’effet « abeille ». Une, puis deux, puis trois, jusqu’à former une grappe qui assure la survie de l’ensemble. Alors continuons à faire des grappes gardons espoir dans le fait qu’elles grossissent ou mieux, qu’elles se multiplient. Une phrase entendue à Arles ou la grappe n’était pas bien grosse, mais vivante quand même.

    « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

    Benjamin Franklin, 1785–1788.

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