Marc,

C’est terminé entre ton frère et moi. Lundi soir j’ai entendu du bruit dans son appartement, il devait être parti pour Séoul et j’ai craint, j’ai espéré qu’il m’ait menti, je suis monté au troisième étage pour en avoir le coeur net, j’ai frappé une fois, deux fois, personne ne m’a répondu, alors j’ai sorti un morceau de papier sur lequel j’ai écrit « c’est Antoine, est-ce que tu es là ? », et le papier est revenu sous la porte au bout de quelques secondes, avec les mots « je ne suis pas Adrien », j’ai demandé « ouvrez-moi s’il vous plaît » d’une voix maîtrisée, mais le sang dans mon ventre se figeait, la porte s’est ouverte et je ne respirais plus. Je me suis retrouvé face à un garçon qui ne me ressemblait pas mais dans lequel je me suis reconnu. Une sorte d’Antoine Noir. Même prénom, même histoire. Il m’a invité à entrer il m’a offert à boire, nous avons parlé longtemps et une partie de moi est morte ce soir-là. Je ne vais pas te rapporter les détails de notre discussion, la rencontre avec ton frère et le début de leur relation, c’est une amorce d’amour comme il y en a des milliers. Cet Antoine Noir est à peine plus vieux que moi, il a grandi loin de Paris en banlieue, il étudie la médecine à Jussieu. Il m’a dit qu’il était très heureux, même si les choses n’ont pas bien tourné, il est resté solide et il s’est adapté. Dès le début il est tombé amoureux de ton frère, un peu comme les insectes pris au piège dans la mâchoire d’une plante carnivore. Il a imaginé un avenir avec ce trentenaire mal rasé, ce financier désinvolte et bohème qui le suppliait souvent de rester avec lui encore une nuit, encore une et encore une autre, et qui lui préparait le matin de bons petits-déjeuners, et qui disparaissait deux ou trois jours en voyage d’affaires, laissant derrière lui un parfum grisant de mystère. Ton frère a maintenu l’illusion pendant toute une année, et puis il a fait une faute d’inattention : Antoine a compris soudain qu’il vivait dans une garçonnière, il a beaucoup pleuré car il ne voulait pas y croire, on ne peut pas tromper quelqu’un si longtemps, avec une telle habileté, sans être dévoré par les remords, sans avoir peur des glaces et de leurs images. Et puis les semaines et les mois sont passés, le chagrin qui le brûlait s’est éteint. Il revient là de temps en temps, les nuits où ton frère part en voyage, les nuits où il rentre aux Lilas. L’appartement est plus près de Jussieu, il peut sortir et rentrer tard sans s’occuper des derniers métros. Jamais il n’a voulu se venger, alerter la femme et les enfants, la famille, les amis, tous ceux qui croient encore au personnage d’Adrien. Quant à moi, je ne sais pas encore. Je me suis permis de t’écrire à nouveau car je ne crois pas que tu ignorais cette double vie, et je voudrais te demander pourquoi, pourquoi tu ne m’as rien dit la première fois où je t’ai écrit.

Antoine.

Tweet about this on TwitterShare on Facebook
remonter la correspondance
poursuivre la correspondance