Thérèse,

Ton cou. Toi devant moi, et ton cou. Précisément la pulsation de ta carotide contre les parois de ton cou. Ce mouvement invisible pour les yeux de ceux qui ne savent pas s’arrêter. Ce frémissement de peu, mécanique silencieuse du corps. J’aurais pu louper le spectacle, ce midi-là dans le métro : tes cheveux auraient pu jouer les trouble-fête, faire office de rideaux farceurs un jour de première au théâtre. Les tresser est une idée lumineuse. Je t’ai observée dans le coin du miroir de la porte de la salle de bain, j’y ai vu ta manière de les détacher et puis de les brosser avec énergie et de les laisser enfin s’ébrouer de toute leur noirceur dans le champ solide de tes douces épaules.

Tes yeux. Derrière tes lunettes rondes, deux billes vertes. Un vert plutôt sombre. Des verres sans anti-reflets. Et quand ce vert se mélange aux ombres claires qui défilent sur tes verres, deux écrans de cinéma se déroulent. Tes yeux avalent tout sur leur passage : les arbres centenaires, les lettres de la plaque “Rue des mauvais garçons”, les rides de cette vieille dame, les rayons de soleil, les fruits et légumes du maraîcher de la rue Montorgueil, le sourire malicieux de ce gamin qui vient de tirer la tignasse blonde de sa sœur, les poulets tournant dans les broches de la rôtissoire de compétition, mes dents, les hauts murs de pierre du cimetière du Père-Lachaise, les grilles du Parc Monceau, la porte d’entrée principale et imposante pour accéder à ton appartement. Et tout ce que je n’ai pas eu le temps de voir et d’arracher aux secondes. Tout. La vie elle-même, qui s’écoule.

Tes doigts. Longs et fins. Je les sens encore passer délicatement sur mon sexe. Je ne pensais pas qu’on puisse mettre un jour un préservatif avec une telle adresse, un tel savoir-faire. Et puis tu m’as expliqué, l’usine, ton expertise en matière de latex. S’en est suivi un fou rire rempli d’une complicité définitivement placée du côté des sens. Tes doigts, dans mes cheveux. Tes ongles à peine rentrés dans mes omoplates, agrippés de plaisir, dont après l’amour, je sentais encore l’empreinte légère et nette.

Ton souffle. Quand nous avons couru pour attraper le dernier métro. Quand pour la première fois nous nous sommes embrassés, l’air chaud et délicat sortait de ton nez pour se mélanger au mien. On oublie souvent cela quand on s’embrasse. Les lèvres se joignent, la salive se mêle, les langues tournent, mais on oublie trop souvent cet air rempli de chaleur qui circule et qui passe de tes narines aux miennes et qui revient vers les tiennes pour former une bulle invisible où se nouent les sentiments et le désir.

« Seul le battement à l’unisson du sexe et du cœur peut créer l’extase. » Elle a raison, Anaïs Nin.

Dernière chose, tu te poses la question du “tu” ou du “vous”. Je réponds “nous”.

L’énigme des pronoms personnels est désormais résolue. Il est temps pour moi de te laisser là, et de traquer d’autres souvenirs. De négocier avec la mémoire, de voir ce que je peux encore récolter et voler au temps.

Étienne

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Une pensée sur « Volés au temps »

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